En face, sur une table recouverte d'un tapis, est installé un phonographe discret, du sein duquel s'échappent, comme autant de rayons, de longs tubes en caoutchouc. De nombreux auditeurs ont acheté pour un sou le droit de s'enfoncer ces tubes dans les oreilles, et ils écoutent immobiles la mélodieuse symphonie. Enfin, pour terminer, voici un homme d'un certain âge qui vend des verres de lampe incassables. Ne riez pas: car ce qu'il dit, il le prouve. Il se sert, en effet, de ces verres de lampe, tantôt comme d'un marteau pour enfoncer des clous, tantôt comme de baguettes de tambour pour frapper sur une planche.

Perdu dans la foule, Yotaro se promène. C'est un garçon de quinze ans. Il porte la casquette des étudiants d'un lycée quelconque. De la main droite, il tient un immense parapluie, grand ouvert. Ce parapluie est en papier huilé, couleur paille, à baleines de bambou. Tout le monde peut y lire de loin, tracés en gros caractères, les nom et prénom de son propriétaire, le nom de sa rue et le numéro de la maison qu'il habite. «Quel original!» se disent les passants sans y prêter une plus grande attention: car, à cet âge, toutes les fantaisies sont permises.

Yotaro rencontre un de ses camarades d'école:

– Quel est donc, Yotaro, le motif séduisant
Qui te pousse à porter ce riflard élégant?
Pleuvrait-il à torrents, sous des cieux aussi pâles?
– S'il pleuvait quelque chose, il pleuvrait des étoiles!
– Serait-ce le soleil qui te blesse les yeux?
– Non, car depuis une heure, il a quitté nos cieux.
– Craindrais-tu par hasard l'influence lunaire?
– Phébé ne brûle pas le monde qu'elle éclaire.
– Mais alors… pourquoi donc ce parasol gênant?
– Devine, si tu peux; je te le donne en cent.
– J'ai deviné! Tu veux, dans ton orgueil extrême,
Te faire remarquer: c'est toujours ton système!
– Que le monde m'observe ou ne m'observe pas,
Cela m'est bien égal, et ne me trouble pas,
– Alors, tu n'es qu'un fou; je vais te faire pendre!
– Un fou? Non, non! Écoute, ami. Tu vas comprendre.
Pour quatre, nous n'avons dans toute la maison
Que ce seul parapluie: il fait chaque saison.
Quand il pleut, mon papa, pour aller à l'ouvrage,
L'emporte; quand il fait un soleil sans nuage,
Ma maman le prend, pour aller chez le marchand.
Si je veux à mon tour me payer l'agrément
De le porter parfois, puis-je autre temps le faire
Que lorsqu'il ne pleut pas, et que la lune est claire?

Yotaro reçut un formidable coup de poing.

Et Yotaro continue sa promenade, le parapluie toujours ouvert, à travers la foule. Tout à coup, il se sent violemment arrêté par le bras, tandis qu'un formidable coup de poing vient s'abattre sur sa tête. Le pauvre parapluie, brusquement arraché de la main qui le porte, va rouler dans la poussière…

Yotaro distrait avait failli crever l'œil d'un paisible passant. Il résolut ce soir-là de ne plus exposer l'unique parapluie de la famille à de si désagréables aventures et d'aller désormais le promener dans la campagne, loin de la foule.

Les huit Chevreaux

Il y avait une fois une chèvre. Cette chèvre s'appelait Yagisan. Elle avait huit chevreaux. Ces huit chevreaux aimaient bien la chèvre, et la chèvre le leur rendait bien.