Musashibo Benké était, s'il faut en croire certains chroniqueurs, le troisième fils du bonze Benshô, prieur de l'antique et célèbre monastère de Gonguen. D'aucuns disent pourtant qu'il avait le diable pour père. Les circonstances extraordinaires dont fut accompagnée sa naissance donnent à cette dernière opinion une certaine valeur.
D'abord, au moment même où il vint au monde, il se produisit un tremblement de terre tel que, de mémoire d'homme, on n'en avait jamais vu. Deux énormes vautours vinrent se poser sur le toit du temple, et poussèrent des cris lugubres.
Benké naquit âgé de dix-huit mois et possédant déjà quatre-vingts centimètres de taille. Il avait une chevelure touffue comme celle d'une jeune fille, des dents aussi longues que celles d'un enfant de quinze ans, un nez énorme, de grandes oreilles, deux yeux flamboyants, du poil aux pieds et aux mains.
Il était à peine né qu'il se mit à marcher, à sauter, à courir. D'un coup de poing solide, il réduisit en pièces la cuve dans laquelle on voulut lui faire prendre son premier bain… Le même jour, ayant par hasard aperçu dans la cour une poule qui prenait ses ébats, il se mit à sa poursuite, la saisit, lui tordit le cou, la pluma et la mangea toute crue.
Sa mère mourut en le mettant au monde. Le bonze ne se consola pas de la perte de sa femme qu'il aimait tendrement. Il accusa Benké, non sans raison, d'être cause de sa mort. Il n'éprouva dans son cœur aucun sentiment d'affection à l'égard de ce monstre que les dieux, ou le diable, lui avaient octroyé. Il résolut de le chasser de la maison paternelle, et de l'envoyer ailleurs exercer ses précoces talents.
Benshô avait une sœur qui répondait au doux nom de Sammi. Elle était d'une piété angélique, d'une douceur proverbiale, et point bavarde du tout, qualités qui, soit dit en passant, se rencontrent rarement chez une sœur de bonze. Cette brave fille, qui n'avait pas d'enfants, éprouva pour son neveu autant de sympathie et d'affection, que son frère lui portait d'antipathie et de haine. Elle demanda la faveur de prendre l'enfant chez elle, et de l'adopter pour son fils, faveur que le bonze lui accorda avec le plus grand empressement.
Benké devint donc le fils adoptif de sa tante, la vertueuse Sammi. Celle-ci l'emmena à la capitale, et se décida à lui faire commencer ses études.
Il n'existait pas encore à cette époque d'écoles proprement dites. Le système de l'enseignement n'était pas, tant s'en faut, organisé comme de nos jours. Les rares jeunes gens qui voulaient étudier se réunissaient dans les monastères bouddhistes. Le bonze en chef du monastère était le principal de ces sortes de collèges. On le regardait par le fait comme un personnage tellement remarquable, que son nom devenait historique et passait à la postérité. Il jouissait sur ses élèves d'une autorité absolue et incontestée, et son enseignement était réputé infaillible. Les études d'alors consistaient uniquement à apprendre et à retenir le plus possible des quatre-vingt mille caractères chinois: étude abrutissante qui énervait l'intelligence, supprimait toute faculté de jugement et d'initiative, faussait la marche et la direction de l'esprit.
La vertueuse Sammi, sœur du bonze Benshô, envoya donc Benké, son neveu et fils adoptif, dans une de ces maisons, que l'on nommait alors des Térakoya. Elle choisit pour lui le célèbre monastère de Hieizan, situé sur la montagne du même nom, à quelques lieues de la capitale. Ce monastère avait alors pour chef l'un des bonzes les plus renommés de l'époque. On l'appelait Kanké.
Le nouvel élève avait alors six ans. Comme il avait grandi très vite, il possédait déjà, quand il entra au monastère, la taille d'un homme de trente ans. Sa longue chevelure flottante, ses yeux à l'expression sauvage et brutale, son visage d'une laideur repoussante, les poils de ses mains: tout dans sa personne inspirait la crainte et éloignait l'affection. Ses condisciples, en le voyant, lui donnèrent aussitôt le surnom d'Oniwaka, terme qui signifie jeune démon.