Pendant les premiers mois que Benké passa au monastère, il se montra docile à la direction et aux avis de son illustre maître, bon et affectueux à l'égard de ses nouveaux camarades. Il travailla avec ardeur, fit des progrès rapides, et se tint tranquille et sage comme le plus doux des agneaux. Le bonze, son maître, s'extasia devant ce prodige, ne lui ménagea point les compliments ni les éloges, et le considéra comme une gloire du monastère.
Malheureusement, ces excellentes dispositions ne tardèrent pas longtemps à se modifier chez le jeune disciple. Il commença bientôt à préférer les amusements à l'étude. Il se mit à taquiner ses camarades, à commettre toutes sortes d'espiègleries. Son amour de la lutte corps à corps devint extraordinaire. Chaque jour, il provoquait des jeunes gens de l'école, et prenait un grand plaisir à leur faire mordre la poussière. Une de ses récréations favorites était de s'en aller seul dans la montagne, pour y déraciner des arbres et y faire des dégâts.
Le bonze, contrarié de la mauvaise tournure que prenaient les choses, essaya tout d'abord de ramener le turbulent disciple par des remontrances amicales et de paternels conseils. Benké écoutait en silence, promettait de se corriger et n'en faisait rien.
Un soir, il s'était échappé dans la montagne, selon son habitude. Dans l'intérieur du monastère, tout le monde dormait. L'hercule arrache au sol un énorme bloc de pierre, que tout autre que lui eût été impuissant à faire remuer. Il le place sur une pente et le pousse dans la direction du temple. La pierre tombe sur la toiture avec un fracas épouvantable et cause au monastère des dommages considérables.
Son amour de la lutte corps à corps devint extraordinaire.
Le bonze, furieux, enferme alors le dangereux espiègle dans un sombre et étroit cachot. Il lui déclare avec colère qu'il n'en sortira plus. Benké attend la nuit. Quand il voit que tout est tranquille, et que bonzes et élèves sont plongés dans le sommeil, il fait sauter une à une les barres de fer qui ferment la fenêtre de sa prison. Il s'échappe dans la cour, ramasse une poutre énorme avec la même facilité qu'un écolier ramasserait une règle et, la brandissant dans l'espace comme un puissant levier, il abat toutes les portes, renverse les murailles, brise tout ce qu'il rencontre. On eût dit un éléphant en furie qui, de sa trompe, jette à terre et détruit tout ce qui s'oppose à son passage. Bonzes et élèves, réveillés en sursaut, se sauvent à la hâte, en poussant des cris d'effroi, dans la nuit sombre.
Le monastère fut détruit de fond en comble. Alors Benké, calmé dans sa colère et satisfait dans sa vengeance, pensa qu'il n'avait plus rien à faire à Hieizan et quitta la montagne. Il avait alors dix ans accomplis. Il ne voulut pas retourner chez sa mère adoptive. Il résolut de dire un éternel adieu au travail et à l'étude, aux bonzes et aux monastères. Il lui vint l'idée de parcourir le monde, à la recherche des aventures, sans loger ni s'arrêter nulle part, de mener désormais une vie indépendante et vagabonde et de s'abandonner au destin, au hasard et au caprice. C'est ce qu'il fit.
Benké descend donc la montagne. Il voit une barque amarrée au bord de la rivière. Il la détache, y monte et se laisse aller à la dérive. Le courant l'emporte au pays de Awa. Là, il débarque, traverse la contrée, dormant la nuit à la belle étoile, se nourrissant des fruits, des poules, des animaux qu'il peut dérober au passage, ne parlant à personne et marchant au hasard.
Il arrive ainsi au pays de Harima. Là se trouve la montagne du Shoshazan. Sur le sommet de cette montagne s'élève le célèbre monastère du même nom, dirigé par le bonze Shinanobo, l'un des plus savants et des plus renommés de l'époque. Ce bonze avait sous sa direction plusieurs centaines de disciples, venus à lui de tous les coins du pays, attirés par sa haute réputation de science et de vertu.