Benké aperçoit le monastère. A sa vue, il commence à se sentir fatigué de cette existence vagabonde qu'il mène depuis plusieurs mois. Une envie folle le prend de redevenir élève, de se remettre à l'étude. Il gravit donc la montagne, et va demander à Shinanobo de l'admettre parmi ses disciples.

Le bonze, apercevant cet hercule à l'aspect sauvage et féroce, refuse tout d'abord de l'introduire auprès de lui. Mais Benké le menace, s'il ne l'accepte pas, de faire de son monastère ce qu'il a fait du monastère de Hieizan. Le bonze, épouvanté, le reçoit donc au nombre de ses disciples, et lui demande en retour d'être bien docile et bien sage, ce que l'autre promet et jure sans difficulté.

Parmi les étudiants du monastère, il s'en trouvait un, doué d'une force prodigieuse et renommé pour son caractère espiègle et méchant. Il était la terreur de tous ses camarades. La puissance de ses muscles lui octroyait sur eux une supériorité incontestable, dont il abusait en toute occasion. Outre sa méchanceté diabolique, ce jeune homme était possédé d'un orgueil extrême et d'une pédanterie insupportable. Il ne pouvait sentir près de lui un rival, ni que quelqu'un lui fût comparé. Ce disciple se nommait Kayémon; il était âgé de dix-huit ans.

Lorsque Kayémon vit le nouvel élève, son instinct le prévint qu'il se trouvait en face d'un rival redoutable. Il comprit que Benké le surpassait en force et allait, de ce fait, causer un tort irréparable à son ascendant et à son influence. Aussi, dès la première rencontre, il lui voua une haine mortelle. Mais n'osant pas encore attaquer en face ce terrible adversaire, il attendit une occasion favorable. Cette occasion ne tarda pas à s'offrir.

Il y avait une semaine environ que Benké était entré au monastère. Un jour de grande chaleur, après le repas de midi, étendu sur une natte, il s'était endormi. Kayémon l'aperçoit, et juge le moment venu de jouer à son ennemi un tour de sa façon. Il s'approche sans bruit, prend un pinceau, l'imbibe d'encre, et trace sur le front du dormeur les trois caractères chinois, qui signifient: «Je suis un imbécile». Puis il se retire lentement, et va rejoindre ses camarades, auxquels il se hâte d'annoncer la chose.

Benké se réveille quelques instants après. Il est loin de se douter qu'il porte sur son front les caractères infâmes. Il se lève et, insouciant, se dirige vers la cour où s'amusent les élèves. A peine l'a-t-on aperçu que toute la troupe se met à rire et à chuchoter à voix basse. Benké ne comprend pas la cause de cette hilarité générale. Il s'avance vers les rieurs et d'une voix où déjà tremble la colère:

– Qu'avez-vous, leur dit-il, et pourquoi riez-vous de la sorte?

Kayémon sort du groupe et faisant à son adversaire un salut ironique:

– Monsieur Benké, lui répond-il, quelle est donc cette fée bienfaisante et tutélaire qui, durant votre sommeil, est venue, de sa main mignonne, tracer sur votre auguste front votre nom et votre qualité?

Il dit, et le fou rire devient plus bruyant dans la tourbe des disciples intrigués qui prévoient une bataille.