« C’est ici », et le garçon montrait une des branches du L, « qu’habitent la plupart des gens. C’est la partie la plus basse de l’île, le seul endroit où l’on peut voir des deux côtés à la fois. On trouve une trentaine de maisons dans ce coin-là, toutes entourées de grands jardins, et assez espacées les unes des autres. Rien de semblable à ce que vous avez vu en ville.

— Vous habitez également là ?

— Non. » Le crayon dessina alors une ligne longeant l’île sur presque toute sa longueur, très près du lagon. « Cette route va de chez Norman Hay qui habite près de l’extrémité nord-ouest jusqu’aux hangars qui se trouvent au milieu de l’autre branche. Les deux côtés de l’île possèdent une chaîne de collines qui s’abaissent au centre, là où se trouvent les maisons. Beaucoup de gens vivent également au nord de ces monts. En partant de la maison de Hay et en descendant la route on passe devant la maison de Hugh Colby, de Shorty Malmstrom, de Ken Rice et l’on arrive chez moi. Actuellement cette extrémité de l’île n’est guère fréquentée, et la nature a repris ses droits, sauf aux abords immédiats des maisons. Le sol est fissuré dans ce coin-là et très difficile à travailler. Tout ce qui est nécessaire pour alimenter les réservoirs, pousse à l’autre bout où la terre est meilleure. Nous vivons, en fait, presque dans la jungle, et de chez moi l’on n’aperçoit pas la route. Pourtant la maison de mes parents est celle des cinq qui en est la plus proche. Si votre petit copain a décidé de se cacher dans ce coin-là, loin des hommes, je me demande comment nous pourrons le retrouver.

— Quelle est la largeur de l’île ?

— La branche nord-ouest a près de cinq kilomètres de long et l’autre trois. La chaussée qui s’étend en arrière du port vers le milieu du lagon doit avoir cinq cents mètres, ou peut-être un peu plus, mettons près d’un kilomètre. Il y a à peu près la même distance jusqu’à l’autre route pavée qui passe au milieu du village, à environ trois kilomètres du petit chemin qui conduit chez moi. »

Le crayon de Bob allait d’un point à un autre de la carte sans raison bien précise, car il s’animait à mesure qu’il parlait. Le Chasseur suivait tous les mouvements avec un grand intérêt et estima que le moment était venu de demander une explication au sujet des réservoirs auxquels le jeune garçon avait fait allusion à plusieurs reprises.

« On les appelle des réservoirs de culture, expliqua Bob ; ils contiennent des bactéries qui, en dévorant toutes les plantes qu’on y verse, finissent par produire une sorte d’huile. C’est là tout le secret de l’affaire. On colle tout ce qu’on peut trouver dans le réservoir, puis l’on pompe l’huile qui finit par monter à la surface. De temps à autre il faut enlever les saletés qui se trouvent au fond et je vous assure que c’est un drôle de travail.

« Depuis des années les gens se plaignaient du danger que constituait le pétrole, qui d’après eux coulait dans la mer. N’importe qui aurait pu leur dire que les flammes qu’ils apercevaient sur les marais étaient simplement produites par les gaz provenant des herbes qui pourrissaient. En fin de compte quelqu’un fut assez astucieux pour éclaircir le mystère et un biologiste venu spécialement découvrit une bactérie permettant d’obtenir de l’huile au lieu de ces gaz des marais, perdus pour tout le monde. Tous les détritus de l’île ne furent bientôt plus suffisants pour alimenter les cinq réservoirs. Tout ce qui pousse sur l’extrémité nord-est de l’île est périodiquement coupé pour alimenter ceux-ci. Les détritus que l’on en retire sont employés comme engrais. Ils dégagent une odeur épouvantable, mais heureusement cette partie se trouve sous le vent. Des tuyaux relient les réservoirs au point de chargement.

— Personne ne vit au sud des collines ?

— Non. La branche de l’île où habitent mes parents est la plus exposée au vent, et je vous assure que lorsque je parle de vent ce n’est pas une petite histoire. Vous aurez peut-être l’occasion de voir ce qu’est un véritable cyclone. L’autre versant est en général plus ou moins couvert de ce fameux engrais et personne n’a envie de s’y installer, croyez-moi. »