Le Chasseur faisait sans doute preuve d’excès de précautions, car aucun des bipèdes ne se trouvait sur son chemin et tous semblaient profondément endormis.
Sur une terre inconnue on ne fait jamais trop attention, et le Chasseur ne regretta pas les vingt minutes qu’il mit à se déplacer du bord de l’eau jusqu’à trois mètres à peine de Robert Kinnaird. Le trajet fut évidemment assez pénible, car le corps sans enveloppe du Chasseur était beaucoup plus exposé aux rayons brûlants du soleil que celui des méduses dont il avait pris la forme. Il supporta pourtant les brûlures et parvint à une distance qui lui parut suffisante.
Si un passant avait par hasard jeté les yeux sur la grosse méduse qui se trouvait apparemment immobile à quelques centimètres du jeune garçon, il n’aurait pas manqué de remarquer que la taille de l’animal diminuait étrangement. Le rétrécissement très accentué n’avait en lui-même rien de très étonnant, tous les êtres gélatineux risquent de subir ce sort sous l’effet des rayons d’un soleil trop ardent. Les bras minuscules de la méduse devinrent de plus en plus petits jusqu’à ne plus avoir que l’épaisseur d’un fil de toile d’araignée. La diminution portait non seulement sur l’épaisseur, mais également sur le diamètre de la bête jusqu’à ce qu’il ne demeurât à peu près rien. Jusqu’au bout, un curieux petit noyau se maintint au centre en conservant sa forme, tandis que le corps lui-même s’évanouissait tout autour. Ce dernier vestige visible disparut à son tour et l’on ne vit plus rien, à l’exception d’un léger creux dans le sable. Un observateur attentif aurait vu que cette trace pouvait être suivie jusqu’à la mer.
Le Chasseur conserva l’usage de son œil pendant la fouille sous le sable. Mais en dernier ressort il dut rentrer l’appendice qu’il traînait derrière lui, et avança avec d’infinies précautions. Finalement il fut en présence de la chair vivante. Robert était allongé sur le ventre et avait enfoui ses doigts de pied dans le sable ; ainsi le Chasseur pouvait opérer sans émerger de la surface. Cette découverte faite, il fit disparaître son œil et retira la dernière partie de son corps restée au soleil, avec un immense soulagement, car son être tout entier se trouva alors à l’ombre.
Il ne fit aucun essai pour aller plus loin avant que son corps tout entier ne fût redevenu compact de nouveau contre le pied à demi enfoui. Il entoura le membre avec d’infinies précautions sur plusieurs centimètres carrés. Et alors, il commença la pénétration en poussant les cellules ultra-microscopiques de son être à travers les pores de la peau qui se trouvaient juste sous les ongles. Des milliers d’ouvertures s’offraient à lui pour pénétrer dans cet organisme à l’écorce si grossière.
Le jeune garçon était endormi et n’esquissa même pas un geste. Le Chasseur travaillait aussi vite que possible, car sa position aurait été particulièrement dangereuse si le pied avait brusquement remué avant qu’il n’ait eu le temps d’y pénétrer complètement.
Aussi vivement que le lui permettait l’extrême prudence qu’il déployait, le Chasseur se coula doucement le long des os, du tendon du pied, et de la cheville pour remonter le long du muscle de la cuisse en demeurant en dehors de l’artère fémorale et en traversant à plusieurs reprises les petits canaux de l’os. Il passa de nombreux vaisseaux sanguins, s’insinua à travers le péritoine sans le blesser au passage. Finalement, les deux kilos de cet organisme extra-terrestre se trouvèrent rassemblés dans la cavité abdominale, sans avoir causé la moindre blessure au garçon et sans même le déranger dans son sommeil. Alors, le Chasseur se reposa. Venant de l’atmosphère extérieure, il avait accumulé une énorme réserve d’oxygène, ce qui lui permettrait d’attendre un certain temps avant de vivre sur son abri involontaire. Il souhaitait avoir la possibilité de rester sans bouger une journée entière, afin de pouvoir observer le cycle du processus physiologique, que son hôte réalisait d’une manière certainement très différente de tous les êtres que le Chasseur avait eu l’occasion de connaître jusqu’à ce jour. Pour l’instant le bipède était endormi, mais il y avait peu de chance qu’un tel état durât. Ces créatures semblaient, en effet, déborder d’activité.
Bob fut éveillé, en même temps que les autres garçons, par la voix de sa mère qui s’était approchée en silence, avait étendu une nappe à l’ombre et préparé le repas avant de signaler sa présence. Et ce fut alors que retentit l’éternelle formule magique : « À table ! » Bien que les enfants le lui aient demandé avec une insistance affectueuse, elle ne resta pas pour le repas et s’éloigna peu après à travers les palmiers en direction de la route qui conduisait à sa maison.
« Tâche d’être de retour avant la nuit ! cria-t-elle à Bob en se retournant à demi à la lisière des arbres. N’oublie pas que tu as tes valises à faire et qu’il faut te lever tôt demain matin. »
La bouche pleine, Bob acquiesça d’un signe de tête, et fit vivement face à toutes les provisions sympathiques apportées par sa mère.