— Parce que je connais les femmes. Vous en particulier, ma chère, avec votre nature, votre santé, votre équilibre, vous devez être pleine de besoins inassouvis… Dire qu’on ne voit ici pas un chat, pas une perruche à flatter, rien de ce qui trompe la sentimentalité des femmes seules, classiquement !…

— J’ai mon métier, je vous l’ai dit cent fois.

— Allons donc ! votre métier ! Quand vous m’opposez cet argument, je songe à ce prince affamé qu’on voit, dans une légende, attablé devant des mets d’or massif. Vous aussi vous avez faim, comme les autres, d’une tendresse substantielle, du bonheur dans l’amour. Et vous vous êtes offert, pour vous rassasier… des tomes de pathologie !… Je suis sûr qu’il y avait des trésors dans votre cœur !

— Il y a dans mon cœur ce que j’y ai mis, dit-elle fièrement.

— Moi, ma chère, je ne vais pas chercher midi à quatorze heures ; je vois les choses tout bêtement. Vous êtes, en dépit de votre puissant cerveau, une fille saine et normale. Je viens de pénétrer dans le ménage d’une femme de votre sorte qui a donné à son mari le plus beau garçon du monde, malgré son métier, malgré sa cérébralité. Hier, j’ai rencontré Bernard de Bunod toujours aussi épris de vous. Ma foi, c’est bien simple, je fais un rapprochement et je me dis qu’après tout, puisque ce jeune homme vous offre son nom, sa grosse fortune, son romantique amour, vous feriez peut-être, en même temps qu’une bonne action, une pas mauvaise affaire, en imitant l’exemple de Thérèse Herlinge… Ce Bunod est intelligent, d’esprit fin, et un peu de bonheur vous aurait vite campé un gaillard là où on ne voit aujourd’hui qu’un pâle neurasthénique… Franchement, est-ce qu’un tel amour ne finit point par vous émouvoir un peu ? Vous n’êtes cependant pas une statue de marbre !

Elle répondit lentement, scandant ses phrases :

— Une femme-médecin n’a pas de cœur, une femme-médecin n’a pas de sens, une femme-médecin n’est pas une femme. Les mères de famille le savent si bien que madame de Bunod m’a remis entre les mains ce grand garçon, avec la confiance religieuse des autres quand elles conduisent à de jeunes confesseurs leurs filles adolescentes. Entre la clientèle et nous est une convention tacite, vénérable, intangible : nous ne sommes plus que des médecins, il n’y a plus devant nous que des malades. Nous possédons un honneur plus délicat, plus subtil que les autres femmes. Sans avoir prononcé de vœux, nous devons passer dans la vie, rigides, impassibles, comme des nonnes sévères. Un noviciat brutal nous a fait violence, a tué en nous toute imagination féminine. La famille, par mille artifices tendres, nous avait formé une âme ignorante et enfantine, et, d’un coup, brutalement, avec la précision scientifique, on nous a montré la vie dans tout son réalisme. Il n’y a plus en nous ni mystère, ni rêve, ni poésie. On nous a comme desséchées ; et nous avons tout vu, tout entendu, tout connu. Nous ne sommes plus ni nerveuses, ni sensibles, ni pudiques, ni même impressionnables ; et notre force est faite de tout ce qui nous manque. Nous avons acquis le droit de pénétrer partout ; près d’un malade nous sommes toujours à notre place ; nous pouvons sonder toutes les misères, entendre toutes les confessions ; et, quand je soigne par hasard un garçon de cet âge, l’homme, c’est moi. Vous voudriez maintenant que, dans l’exercice de ma profession, j’aille m’éprendre du premier client qui devient amoureux de moi, comme une doctoresse de vaudeville ? Ce serait vraiment trop vite justifier la critique amère que les vieilles convenances profèrent contre nous. Non, non ! nous devons ignorer, au chevet d’un homme, que d’aventure nous pourrions l’émouvoir. Autrement, que deviendrait la confiance des mères qui nous appellent près de leurs fils, des femmes qui, devant nous, découvrent la poitrine de leurs maris pour l’auscultation ?

Elle se redressait, voulant paraître imperturbable et glacée. Elle n’en était que plus belle. Ses pommettes enflammées, ses yeux passionnés, les palpitations de son corsage, tout démentait cette théorie de l’être neutre qu’elle se disait. Artout répétait :

— Vous êtes étonnante, vous êtes étonnante. C’est curieux.

Puis au bout d’un instant, avec la simplicité des gens de science pour qui la vérité ne s’enveloppe jamais d’équivoques hypocrites :