— Voyons, vous, femme d’une absolue franchise, vous n’avez jamais souhaité l’amour ? Vous ne regrettez jamais rien ? Tous vos besoins affectifs sont morts ?

— Non, dit-elle lentement, ils ne sont pas morts.

Puis, les bras croisés, les yeux à terre, indiciblement forte :

— Ils se réveillent quelquefois.

— Et alors ?

— Je les rendors en travaillant.

Il l’écoutait surpris ; jamais elle ne lui avait livré autant d’elle-même au cours de cette sempiternelle discussion qu’ils avaient tant de fois recommencée. Sollicitée par cet appel à sa franchise qu’avait fait son vieux maître, elle se crut même obligée à s’expliquer davantage.

— Vous pensez bien, reprit-elle, que cette personnalité dont je fais montre est factice, et que les satisfactions dont je me contente sont très relatives. J’ai choisi cette vie de science, je la voulais parfaite ; j’en ai d’avance écarté les obstacles, et les plus dangereux de tous : le mariage et la famille. Mais quand je dis : « Une femme-médecin n’a pas de cœur, une femme-médecin n’a pas de sens », je parle seulement des apparences qui doivent assurer la dignité professionnelle, car derrière cette froide façade qu’il nous faut exhiber, il y a une vraie femme qui pâtit, qui aurait su aimer…

— Alors, dit Artout un peu ému, il y a eu des drames dans votre passé ?

— Non, mais des tristesses quelquefois. Parmi les hommes qui m’ont aimée, presque tous voulaient faire de moi leur femme. A cela je n’aurais jamais consenti. Les autres ne m’inspiraient ni l’attrait ni l’estime nécessaires pour que je pusse faire, honnêtement et noblement, le don de ma personne.