— Vous ne vous êtes jamais demandé quelle conduite vous auriez tenue si le dominateur, votre idéal, l’homme qu’on aime, enfin, s’était présenté ?…

— Si ! répondit-elle, avec sa loyauté presque téméraire. Et je sais que je l’aurais aimé.

— A la bonne heure ! voilà où la belle énigme que vous êtes, s’explique, se comprend. Ah ! ma petite, je vous aime mieux ainsi, capable de sacrifier, pour une tendresse, toutes vos fières théories…

— Pardon, mon cher maître, je ne me serais jamais amoindrie, abaissée jusqu’à devenir une inutile, une oisive, en quittant la carrière qui m’a faite moi, et je n’aurais pas non plus oublié mon principe de l’incompatibilité du mariage avec notre profession. Demeurant ce que je suis, la doctoresse Lancelevée, j’aurais aimé cet homme librement, sans chaîne, sans contrat.

— Oh ! oh ! dit le vieux chirurgien, comme vous y allez !…

— Je pousse mon principe jusqu’à ses dernières conséquences, tout simplement. Je vous scandalise ? Quel mal ferais-je pourtant en devenant, par amour, la maîtresse d’un honnête homme ? Je ne relève que de moi-même, je ne reconnais pas d’autres règles que celles de ma conscience ; je ne m’occupe pas des conventions. Est-ce au monde à créer une loi morale ? Ma logique et ma raison sont de taille à me guider : en qui aurais-je confiance plus qu’en moi-même ? Aux gens qui s’effaroucheraient je ne reconnais pas d’autorité pour me dicter ma conduite.

— Mais, mais, ma petite, interrompit Artout, si tous pensaient comme vous, savez-vous que nous aurions une étrange société ? chacun s’en rapportant à soi, celle-ci se permettant un amant, celle-là deux ou trois, selon la forme de sa conscience ; pas de principe universellement reconnu ; autant de morales que d’individus, celui-ci l’ayant étroite, celui-là très large ; tous infiniment respectables d’ailleurs, des êtres nobles, s’étant fait des règles de vie… Diable ! diable ! nos mœurs et notre civilisation inclineraient dangereusement vers celles de nos amis les bons toutous. Tenez, je suis peut-être un vieillard poncif, mais je me suis toujours défié du moi, de son exagération ; certes, j’ai raisonné, mais sans jamais faire fi du sens commun, des traditions, et toujours en corrigeant mes conceptions personnelles — il est si humain de se tromper ! — par les conceptions générales de ma race et de mon époque. Or il y a une organisation, le mariage, état conforme à l’hérédité, à notre tempérament, à l’ordre public. Je ne cesse de le prôner. Pourquoi je me permets d’en parler, moi, vieux garçon ? Oh ! c’est bien simple, je l’ai toujours désiré. Mais jusqu’à trente-cinq ans j’ai travaillé en forcené ; à cet âge-là, ma situation était faite, j’ai cherché ma compagne : on m’a offert mariage sur mariage. Mais je voulais toujours plus beau ! je rêvais du grand amour, j’attendais la femme unique, celle qui vous prend pour la vie. Vous comprenez : un brin de romantisme ayant persisté en moi, malgré toutes mes dissections, je repoussais le mariage d’argent, je repoussais le mariage de raison, j’attendais la compagne idéale, et j’ai vieilli ainsi sottement, l’attendant toujours, et ne l’ayant jamais trouvée, dévoré d’ailleurs par la clientèle. Et maintenant j’ai des regrets. Mieux vaut un amour médiocre qu’une vie solitaire ; je serais grand’père à présent, je connaîtrais bien des joies.

Le brave homme avait un petit tremblement dans la voix, ses puissantes épaules se soulevèrent. Il continua :

— Je me console en mettant au monde les petits des autres. Ça me fait comme une immense paternité.

Et, s’étant redressé, il étendait ses gros bras, ses mains célèbres, d’un geste si large qu’il semblait couvrir ainsi, majestueusement, une génération tout entière.