Celle qu’à l’École on appelait autrefois « Morphine » demeurait pensive, puis articula doucement, pour revenir à son propre cas :
— Quelle différence morale voyez-vous entre le mariage et la liaison ?
— La liaison est d’ordre privé, presque toujours secrète, comme infamante. Le mariage s’affirme publiquement, fièrement. C’est l’union reconnue de tous, ratifiée par la société.
— Cette ratification n’a aucune portée morale.
— La liaison est éphémère, le mariage durable.
— Et le divorce, qu’en faites-vous ?
— Le divorce, le divorce, mon Dieu, ce n’est qu’une exception.
— Mais, mon cher maître, tout le monde divorce aujourd’hui, plutôt deux fois qu’une ! Alors, quoi ! Quand une femme, dans une réunion, peut se rencontrer avec trois hommes et se dire qu’à tous les trois elle a appartenu, en légitime mariage d’ailleurs, et selon l’exigence de la société, je me demande quelle est la valeur morale de cette légalisation, et je ne trouve pas odieux du tout de m’en affranchir… Tenez, il faut être de bonne foi et l’avouer, il n’y avait qu’un mariage qui eût une signification : le mariage religieux, indissoluble, sacré, qui unissait les époux par un acte mystique, irrévocable, tandis que l’acte légal les enchaîne, tout simplement. J’ai été religieuse autrefois ; j’ai connu cette conception, j’ai admis l’inviolabilité des alliances humaines, scellées par Dieu, le mystère des chairs unifiées, le sacrilège du divorce. Maintenant que j’ai repoussé les dogmes, rejeté la loi divine, il me faudrait accepter son simulacre dans une morale humaine qui ne résiste pas au raisonnement ? Non, non ! la loi religieuse s’expliquait au moins par Dieu ; je ne crois plus qu’en moi, en ma conscience : en toute loyauté, je ne vois rien de répréhensible dans le fait d’être l’amante d’un homme élu. Et je vous certifie que, si je rencontre jamais un homme qui sache se faire aimer de moi, comme je ne voudrais ni l’épouser, ni m’embarrasser d’une famille, je n’aurais aucune honte à lui appartenir en dehors de toute convention.
Artout riait, trouvait cette déclaration très crâne, admirait la bravoure et la sincérité de cette jeune femme si hardie, si inquiétante aussi. Mais il finit par lui dire qu’en se refusant à fonder un foyer, en se donnant hors des lois sociales, elle commettait, à tout le moins, ce qu’il nomma plaisamment un « péché laïc »…
Plusieurs fois la sonnette avait retenti. Les clients s’amassaient dans le salon d’attente. Cette proximité de sa clientèle communiquait à la doctoresse plus d’assurance et plus de domination : le sens de sa valeur. Et comme Artout lui citait une fois de plus l’exemple de Thérèse Guéméné devenue mère, alliant sa vie sentimentale, ses devoirs sociaux de femme et sa médecine, elle s’écria :