— Madame, vous avez toute ma confiance, encore une fois, si je puis vous rendre service, je suis à vous.
— Il y a quatre ans, continua Thérèse, j’épousais le docteur Guéméné. J’en avais vingt-cinq ; et, si ce n’est plus pour une femme la prime jeunesse, pour une étudiante qui s’est absorbée dans un travail ardu, c’est au moins encore une jeunesse sentimentale très neuve, très inexpérimentée, avec des idées fausses, quelquefois très larges, souvent très limitées. Je n’avais pas terminé mes études médicales ; le docteur me demanda d’y renoncer : je n’y pus consentir. Nous nous sommes mariés et nous avons connu un grand bonheur dans l’amour le plus tendre.
Sa voix s’altérait ; elle reprit son assurance, d’un effort, et poursuivit :
— Le docteur est la nature d’homme la plus belle, la plus délicate. Dans notre ménage, il était le meilleur. Je l’aimais. J’aimais aussi ma médecine. Il faut aimer son mari uniquement. Je le savais mal ; j’aurais dû me contenter de mon grand bonheur d’épouse, j’ai voulu y joindre celui que je puisais dans mon métier… Vous voyez, madame, quelle confession je vous fais… Pendant que je me trouvais heureuse, mon mari ne l’était pas. Le partage de ma vie a été longtemps sa peine constante. La punition vint vite. J’avais un beau petit bébé que j’ai perdu, peut-être — je n’ai jamais eu le courage d’en convenir — par ma faute. Et le mari que j’aimais… je l’ai perdu aussi.
Elle ferma les yeux, un moment, se recueillit comme pour reprendre la force de continuer. Et, plus bas, péniblement :
— Voilà l’orgueilleuse et hautaine femme que vous avez devant vous, madame ; elle vous dira toute sa peine et toute son humiliation comme elle la dirait à l’amie la plus fidèle. Vous pouvez me comprendre, je le sais, et c’est pourquoi je vous ai choisie. Mon mari, qui a souffert à son foyer, qui a vu périr son rêve, m’a retiré son cœur et l’a donné à une autre femme. Cette femme, je la connais, je l’estime, mais je la juge. Elle m’a pris mon bonheur, elle le tient dans ses mains ; peut-être s’y croyait-elle autorisée par mon peu de soin à le conserver. Mais, que feriez-vous, madame, si une femme en avait usé pareillement à l’égard de votre cœur, de votre amour, du mari que vous aimeriez passionnément ?
Elles étaient aussi blanches l’une que l’autre, et baissaient la tête toutes deux.
Madame Jourdeaux dit timidement :
— Peut-être serais-je allée trouver cette autre femme en toute loyauté ; et, si elle n’était pas coupable, si elle n’avait à se reprocher qu’un sentiment très pur, sans faute, sans tache, elle m’aurait reçue comme une amie. D’aimer le même homme, nous aurions pu beaucoup souffrir ; mais, moi, je ne l’aurais pas méprisée…
— Oui, dit Thérèse rêveusement, vous auriez eu raison…