Thérèse et Fernand se regardèrent. Comment ! encore une fois le pénible problème surgissait devant eux ! Ce cas de conscience les avait déjà fait assez souffrir cependant, et, à ce seul souvenir, un doute se réveillait dans leurs âmes. Les yeux de Thérèse disaient à son mari : « Êtes-vous donc tous complices, pour conspirer ainsi contre notre liberté et notre gloire ? N’est-ce donc point assez de vous abandonner notre cœur, de vous donner nos caresses, et vous faut-il posséder jusqu’à notre cerveau, que vous forcez jusqu’à ce dernier retranchement notre individualité plus qu’à demi conquise ? » Et les yeux de Fernand, avec mélancolie, disaient à sa femme : « Tu vois, tu vois ! lui aussi la veut toute. Je n’étais donc pas un monstre !… » Mais ce furent en eux d’obscures sensations que les moindres paroles eussent déformées.

Thérèse dit en riant :

— Pourquoi voulez-vous l’arracher à sa médecine, la pauvre petite ?

— Oh ! balbutia Pautel, un peu gêné par le propre cas de madame Guéméné, c’est une conception à moi : je ne me vois pas le mari d’une femme-médecin. Vous êtes trop fortes pour nous, vous nous écrasez de votre sapience ; je serais horriblement humilié d’en savoir moins que ma femme… Et puis, j’ai des idées bourgeoises sur le mariage.

— Mon cher ami, déclara Guéméné avec une chaleur naïve, nous n’avons pas le droit de demander à nos femmes une pareille abdication. Elles sont et restent, après tout, maîtresses de leur vie. Nous leur proposons de s’associer à nous, mais nous ne devons pas exiger d’elles l’immolation. Ce sont des compagnes, et non des esclaves, que nous souhaitons. Il faut respecter leur vie intellectuelle, la protéger, la défendre, au besoin ; mais l’étouffer ! ah ! par exemple, ce serait odieux !

Et Thérèse à son tour :

— Jamais, jamais une véritable étudiante ne voudra renoncer à sa carrière, même pour l’amour. Dina, aujourd’hui, se passionne pour son métier. Il y a toujours dans nos études une époque d’enchantement où, les premières difficultés surmontées, on fait d’enthousiasme la grande plongée dans la science. Elle l’a faite. Je la suis de très près. Depuis quelques semaines, elle travaille avec une ferveur qui la transfigure. Littéralement, elle boit ses livres.

— D’ailleurs, reprit Guéméné gaiement, j’ai bien acquis, ce me semble, le droit de parler de ces choses : vois l’exemple vivant que nous sommes. J’ai assez admiré ma femme, en l’épousant, pour lui reconnaître le droit d’exister dans la société, au même titre que moi. Nous savons nous aimer malgré la similitude de nos fonctions. Nous sommes les époux nouveaux ; nous inaugurons une ère, mais dans la douceur et la béatitude.

— Et l’ennui, dit Thérèse, ce perfide serpent des bons ménages, est d’avance vaincu. Croyez-moi, dans le mariage, il est bon que le travail occupe la femme.

— C’est vrai, dit Pautel, qui les avait écoutés avec une docilité parfaite et d’un air converti ; mais, madame Guéméné, demandez donc tout de même à votre amie si, pour m’épouser, elle veut bien redevenir une femme d’autrefois.