Éperdument elle se leva, lui jeta les bras au cou, pleurant, sanglotant, disant sa peine avec une douceur où se cachait un passionné reproche.
— Tu l’as voulu, mon pauvre chéri, tu l’as voulu ! Nous étions si bien sans cet enfant ! Nous nous suffisions, étant tout l’un pour l’autre. Maintenant que de troubles, quel bouleversement !
Guéméné, se raidissant, lui prit les poignets, et, impérieusement :
— Ne pleure pas, Thérèse ! Je suis heureux, moi !
Il tremblait, la contemplait avec religion, répétait :
— Un enfant ! un enfant de toi ! notre enfant !… il est créé, il vit… Tu ne comprends donc pas ? Mais nous sommes immortels, désormais, nous nous perpétuons ; il sera toi, il sera nous, il prolongera notre vie… Un enfant de toi… quel mystère ! oh ! Thérèse, il me semble que je te chéris plus fort à savoir que tu es mère… Tu es mère, Thérèse, mère !
Il s’exaltait à considérer sa femme, comme si elle était la première à porter dans ses flancs une descendance ; il disait des mots sans suite et ressemblait à un homme ivre. Mais elle s’offensa de cette joie impétueuse :
— Tu n’as pas une pensée pour moi, dans ton orgueil naïf de procréateur. Tu ne sens donc pas l’envolement de tous mes rêves, et ce que cet événement fait de moi qui portais tant d’idées, de projets, de désirs !… Est-ce que je ne suis pas plus intéressante que cet être à peine formé qui te donne des tressaillements d’instinct paternel ?… Suis-je l’individu libre qui a le droit de choisir sa vie, de l’accomplir, ou un instrument passif soumis au génie de l’espèce, simple anneau dans la chaîne humaine ?… Certes je l’aimerai, cet enfant qui va naître, je ne suis pas un monstre, je l’aimerai forcément, comme une bête aime son petit. Mais il n’était pas, il y a quelques jours, je ne le désirais pas, j’avais arrangé mon avenir. Mon année de travail devait être magnifique. Ma thèse s’élaborait ; elle aurait fait quelque bruit, m’eût lancée. J’achevais ainsi mes quatre ans d’internat ; ce stage fait, qui m’empêchait, plus tard, d’être chef de service dans un hôpital d’enfants ? L’obstacle est venu, il est créé, comme tu le dis si fièrement ! Il me faut donner ma démission d’interne : de quoi vais-je être capable pendant cette maladie de neuf mois ?… Et après, ce sera commode, l’établissement, la clientèle, avec cet enfant, la nourrice…
— La nourrice ! dit Guéméné vivement ; tu ne le nourriras même pas ?
— Ah ! non, pas ça ! reprit-elle avec force. Neuf mois, passe encore, mais pas trente-six !