— Pardonne-moi, mon ami, pardonne-moi ! supplia-t-elle en lui tendant les bras. (Et il lut en elle une telle détresse qu’il s’apaisa et la plaignit enfin.) Oublie ces mots que j’ai dits : je ne regrette rien, je t’aime. Seulement, comprends-le, je souffre beaucoup de renoncer à des projets qui m’étaient si chers.

Il pardonna, repris d’une tendresse passionnée pour cette femme d’exception en laquelle se représentaient désormais pour lui deux amours. Mais il demeurait irrémédiablement triste. Traditionnaliste, ayant au plus haut degré le sentiment de la famille, il pensait au ménage anormal qu’était le sien, si différent de celui qu’il avait rêvé. Quelle erreur avait été son mariage !

— Ma pauvre Thérèse ! soupira-t-il seulement, ma pauvre Thérèse !…

Et il ne disait pas l’immense mélancolie qui l’accablait. Résigné, avec l’endurance de ceux de sa race, il se contenterait de son demi-bonheur ; il travaillerait.

D’ailleurs, les précautions que sa femme devait prendre à présent et qui la retiendraient à la maison allaient momentanément la lui rendre. Cette idée, jointe à l’orgueil de sa paternité, le rassérénait. Il alla lui-même à la Charité pour voir Boussard et l’avertir de ce qui, du jour au lendemain, forçait la jeune interne au repos. Guéméné rencontra l’homme célèbre comme celui-ci descendait, avec ses élèves, de la salle des femmes dans celle des hommes ; et, sans attendre, en plein corridor, il lui dit à l’oreille la grande nouvelle. Boussard, qui avait été son maître ici même, sourit, lui serra la main, le félicita.

— Et surtout, dit-il, pas d’études pendant la grossesse !… D’ailleurs, mon cher, vous avez une femme délicieuse : c’est une prodigieuse intelligence, elle faisait mon admiration depuis que je l’avais dans mon service. Voilà que, grâce à cet enfant, vous en jouirez davantage. La médecine se passera plus aisément d’elle que le bébé. Parions qu’une fois ses couches faites, elle n’ouvrira plus un livre.

Guéméné, très fermement, répliqua :

— Ma femme n’abandonnera jamais sa médecine, je le sais. D’ailleurs j’estime n’avoir pas à le lui demander.

Il ne remarqua pas le léger mouvement de Boussard. Il le vit seulement plus pâle encore que de coutume, d’une gravité triste, avec sa blouse d’hôpital, le tablier, le faux col trop haut qui dressait sa tête chauve, où de rares cheveux blonds grisonnaient en couronne.

Son divorce avait été prononcé deux semaines auparavant. A quarante-six ans, il se retrouvait seul, libre, sans foyer, avec le désir d’une vie sentimentale à refaire, le besoin d’une compagne, tout ce qui trouble enfin vingt ans plus tôt les jeunes hommes ; mais, par surcroît, il endurait aujourd’hui la fatigue de l’expérience, la perte des illusions, la mort de tout enthousiasme.