Depuis cinq mois une femme s’était imposée à son esprit. Elle suivait assidument ses cours, ses conférences, sa clinique de l’hôpital même, et, absente, l’obsédait encore de son image. C’était la doctoresse Lancelevée qui, au dîner des médecins, chez les Herlinge, avait produit sur lui une si forte impression. A cette impression persistante, il cédait ou résistait, selon les jours. L’étrange était qu’elle et lui semblaient avoir reçu de cette même rencontre la même commotion. La mystérieuse femme paraissait le rechercher. Ils n’avaient point échangé une parole. Ils continuaient à se troubler l’un l’autre, à distance, pareils à ces fiers animaux entre qui un duel va s’engager, qui de loin se provoquent, se défient, avancent, reculent, se mesurent, s’observent, se fuient, se bravent, pendant qu’une passion sourde et l’impatience de l’assaut enflent leurs flancs.

Boussard se défendait de songer au mariage. Instinctivement, il tenait à garder, si près encore du divorce, la décence et comme le deuil d’un passé défunt. Cet homme grave aurait menti à tout son tempérament en se précipitant dans une nouvelle union au lendemain d’une rupture douloureuse. Imperturbable, il continuait sa vie scientifique. Nul ne connut l’orage qui gronda en lui pendant ces mois de lutte. D’ailleurs il n’entendait point épouser une doctoresse. Il comprenait Pautel, mais non pas Guéméné ; c’est pourquoi, devant ce mari si respectueux des droits de sa femme, il n’avait pu réprimer tout à l’heure un tressaillement léger de révolte.

Ce jour-là, on attendait Guéméné chez les Jourdeaux : il ne s’attarda pas à la Charité, sauta dans un fiacre, se fit conduire boulevard Saint-Martin. Madame Jourdeaux, en peignoir de laine, brodait auprès du lit de son mari. Leur enfant, le petit André, trop sage pour ses cinq ans, alignait des dominos sur le tapis de la chambre ; et le médecin, qui regardait cet homme guetté par la mort, dévoré par la cachexie, endolori, désespéré, entre cette belle jeune femme dévouée et ce bambin maladivement tranquille, l’envia…

III

— Eh bien ! ma chère, ça y est. Un garçon… énorme… huit livres… le papa en crève d’orgueil… Elle est solide, la petite Guéméné : elle a rondement mené la chose… Comme c’est le 24 juin, on l’appellera Jean.

Artout entrait familièrement dans le cabinet de madame Lancelevée, où il venait à son heure, à sa fantaisie, toujours bien reçu. En même temps fier et las de sa besogne qui le tenait, raconta-t-il, depuis quatre heures du matin, il choisit un fauteuil et s’y laissa tomber lourdement, le haut de forme sur son genou, rejetant en arrière sa forte tête bourbonienne. Près de lui, la mince forme noire de la doctoresse restée debout, prenait une sveltesse de jeune fille. Il y avait en elle comme une ironie juvénile et glorieuse tandis qu’elle regardait son maître.

— Le soleil ne vous gêne pas ? demanda-t-elle, je puis baisser les stores.

— Non, non, la lumière, c’est la santé. Et puis je me sens content, j’ai besoin de gaieté… et sacrebleu ! je ne sais comment vous faites, mais c’est gai dans cette grande pièce à maladies.

Le cabinet de consultation de madame Lancelevée dominait par trois fenêtres le boulevard de Montmorency. La table de gynécologie s’étendait au milieu. Une toile cirée peinte en clair, qu’un coup d’éponge rafraîchissait quotidiennement, tendait les murailles. Des fauteuils cannés meublaient les angles. Une bibliothèque occupait le fond. Le bureau, avec le téléphone, se dressait entre deux portes, l’une ouvrant sur l’escalier, l’autre donnant accès au salon d’attente. Une simple mousseline voilait les fenêtres. La lumière entrant à profusion éclairait ce cabinet à la manière d’une clinique antiseptique et confortable. Il n’était guère qu’une heure et demie ; la consultation ne commençait qu’à deux heures : ce délai avait tenté le bonhomme pressé de venir, après un déjeuner hâtif, lancer à la doctoresse, comme un défi, l’annonce de cette heureuse naissance.

— Vous souvenez-vous, ma chère, de m’avoir, dès le premier soir, si bien prédit leur divorce ? En attendant, voici toujours un enfant de fait… et rond, dodu, bien membré, je vous prie de le croire !… La petite Guéméné avait des yeux grands comme cela pour le regarder. On le lui a mis, tout nu, près des lèvres : elle lui a planté, en pleine poitrine, un de ces baisers comme son mari n’en a jamais reçu, je parie !… Et vous direz ce que vous voudrez, j’ai vu des femmes à toutes les phases de leur vie ; celle-là, je l’ai suivie depuis l’enfance ; je l’ai connue petite fille, adolescente, au début de sa vocation médicale, puis rêveuse, fiancée, amoureuse, jeune mariée… ma chère, il n’y a qu’une minute où la femme devienne vraiment, complètement, intégralement femme ; c’est celle où on lui met sous les yeux le petit qu’elle a fait. Ah ! ce que signifie alors son regard, et le rayonnement de ce visage, et l’intensité de ce premier baiser, tout ce qu’elles y mettent, tout ce qu’elles y font passer, et cette transformation subite qui les fait mères, d’un coup… moi à chaque accouchement d’une primipare, je guette cela, j’en jouis, que ce soit à l’hôpital, au lit d’une faubourienne étique, ou près d’une cérébrale comme cette petite Guéméné.