Il but son café sans se lever, appuyé sur un coude. Une portière orientale, drapée en dais, descendait du plafond au-dessus du divan, abritant un Chéri d'ivoire, d'émail, de soie précieuse, couché sur une vieille laine rase pénétrée de poussière.

Sur une table de cuivre, la Copine disposa le café, une lampe à opium coiffée de son chapeau de verre, deux pipes, le pot de pâte, la tabatière d'argent pour la cocaïne, un flacon dont le bouchon solidement enfoncé ne maîtrisait pas tout à fait la froide et traîtresse expansion de l'éther. Elle y joignit un jeu de tarots, un étui à jeu de poker, une paire de lunettes, puis elle s'assit, avec une componction de garde-malade.

—Je t'ai déjà appris, gronda Chéri, que toute cette panoplie ne m'intéresse pas.

Elle protesta, de ses deux mains tendues, blanches à écœurer. Chez elle, elle adoptait, disait-elle, un «genre Charlotte Corday», la chevelure lâche, de grands fichus de linon blanc croisés sur son deuil poussiéreux, et toute ressemblante, ensemble digne et déchue, à mainte héroïne de la Salpêtrière.

—Ça ne fait rien, Chéri. C'est en cas. Et je suis si contente de voir tout mon petit fourbi là, sous mes yeux, bien en ordre. L'arsenal du rêve! Les munitions du délire, la porte d'or des illusions!

Elle hochait sa longue tête, levait au plafond des yeux compatissants de grand'mère qui se ruine en joujoux. Mais son hôte ne touchait à aucun philtre. Une sorte d'honorabilité physique survivait en lui, et son dédain des drogues rejoignait son dégoût des maisons publiques.

Depuis un nombre de jours qu'il ne comptait pas, il entrait quotidiennement dans ce trou noir, où veillait cette Parque asservie. Il donnait de l'argent, sans bonne grâce et sans discussion, pour les repas, le café, les liqueurs de la Copine, et pour ses provisions personnelles de cigarettes, de glace, de fruits et de sirops. Il avait chargé son îlote d'acheter le somptueux vêtement japonais, des parfums, des savons fins. Moins cupide qu'enivrée de complicité, elle se vouait à Chéri avec un zèle où revivait son prosélytisme d'autrefois, le bénisseur et coupable empressement qui déshabillait et baignait la pucelle, cuisait la perle d'opium, versait l'alcool ou l'éther. Apostolat déçu, car l'hôte singulier n'amenait point de femelles, buvait des sirops, s'étendait sur le vieux divan et commandait seulement:

—Parle.

Elle parlait, et croyait parler à sa guise. Mais il gouvernait, tantôt brutal, tantôt subtil, un cours boueux et lent de souvenirs. Elle parlait comme une couturière à la journée, avec la continuité, la monotonie enivrante des femmes qui s'adonnent aux tâches longues et immobiles. Mais elle ne cousait jamais, et révélait ainsi son incurie aristocratique d'ancienne prostituée. Elle épinglait, en parlant, un pli sur un trou ou sur une tache, et reprenait un travail de tarots et de réussites. Elle se gantait pour moudre le café acheté par la femme de ménage, et maniait sans dégoût des cartes qu'obscurcissait un glacis de crasse.

Elle parlait et Chéri écoutait la voix anesthésiante, le bruit des pieds feutrés et traînants. Dans le gîte négligé, il reposait en robe magnifique. Sa gardienne ne se risquait pas à questionner. Il lui suffisait de reconnaître, dans l'abstention totale, la monomanie. Elle servait un mal mystérieux, mais un mal. Elle convoqua, à tout hasard et comme par ponctualité, une très jolie jeune femme, enfantine et gaie professionnellement. Chéri ne la regarda ni plus ni moins qu'un petit chien et dit à la Copine: