Dans l'encens maraîcher qui montait de la terre travaillée, on pouvait oublier le voisinage de la mer. Une basse muraille de thym compact râpa les jambes nues de Philippe et il tâta au passage les museaux de velours des mufliers.
—Tu sais, Vinca, qu'au potager on n'entend pas les bruits qui viennent de la maison, à cause du bouquet de bois?
—Mais il n'y a pas de bruit dans la maison, Phil. Et nous ne faisons pas de mal.
Elle venait de ramasser une petite poire tombée, mûrie précocement et musquée par le ver intérieur.
Il l'entendit mordre dans le fruit, puis le jeter.
—Qu'est-ce que tu fais? tu manges?
—C'est une des poires jaunes. Mais elle n'était pas assez bonne pour que je te la donne.
Une telle liberté d'esprit ne dissipa pas tout à fait la défiance vague de Philippe. Il trouvait Vinca un peu trop douce, légère et sereine comme un esprit, et il songea soudain à cette gaité étrange, comme échappée de la tombe, cette gentillesse insensée qui tinte dans le rire des religieuses. «Je voudrais voir son visage», se dit-il. Et il frissonna à imaginer que la voix sans timbre, les paroles de fillette joueuse, pouvaient sortir du masque convulsé, étincelant de sa colère et de ses belles couleurs, qui avait affronté le sien dans le nid de rochers...
—Vinca, écoute... Rentrons.
—Si tu veux. Encore un moment. Accorde-moi un moment. Je suis bien. Et toi? Nous sommes bien. Comme c'est facile de vivre, la nuit! Mais pas dans les chambres. Oh! je déteste ma chambre depuis quelques jours. Ici, je n'ai pas peur... Un ver luisant! Si tard dans la saison! Non, il ne faut pas le prendre... Bête, qu'est ce que tu as à tressaillir! C'est un chat qui a passé, voyons. La nuit, les chats attrapent les mulots...