—Il est touché! il est touché! non, non.... Oh! il passe....
—Plus en avant, plus en avant! crie ma compagne, comme si les artilleurs pouvaient l'entendre. Vous ne voyez donc pas que tous les projectiles éclatent en arrière!...
Nous courons, nous suivons inconsciemment les avions en criant; il faut, pour nous rappeler à nous, les appels d'une compagnie de fusiliers marins, et leur conseil véhément de gagner l'abri d'un pont de fer.... L'abri.... Pourquoi?
C'est qu'une grêle singulière a commencé de cribler le canal à nos pieds, une grenaille chaude qui fait chanter l'eau.... Qui nous jette cet éclat de fer bouillant?... Nous n'avions pas songé à cela. En regardant avec passion les hommes volants recevoir et échanger la foudre, nous oubliions les étincelles, la cendre brûlante, tombées d'une bataille de demi-dieux qui se disputent la cime des airs....
Sous la passerelle de fer, nous attendons le cou tendu. Nous espérons, nous inventons l'issue la plus belle du combat: la chute, l'effeuillement subit de toutes les ailes courbes, leur défaite tournoyante, là, sur la rive, dans l'herbe.... Il n'y choit qu'une bombe, et le pré imbibé la boit, la recouvre sans qu'elle éclate. C'est un des derniers projectiles, une méchante graine fuselée, jetée par l'Allemand qui s'éloigne. La course d'un nuage d'orage est moins rapide que sa fuite magique: les fumées blanches des obus nagent encore là-haut que les avions ennemis ne sont plus qu'une ligne pointillée, très loin, au bas du ciel nettoyé. La meute de canons espace ses coups de gueule; les fusiliers marins s'égaillent....
En retournant vers la ville, nous trouvons les premières traces de l'attaque aérienne: les arbres de la promenade ont subi un élagage brutal, et dans un trou tout frais des enfants cherchent des débris d'obus, piaillent et grattent comme des poulets après l'averse....
[JOUR DE L'AN EN ARGONNE]
Janvier 1915.
L'automobile emporte, avec nous, des paniers d'étrennes. Pour les soldats? Non. Les soldats ont tout ce qu'il faut, et davantage. Ils ont eu huit ou dix mille oies pour Noël, ils ont du vin, des oranges, du chocolat.... C'est la troupe, grassement ravitaillée, qui nourrit les villages,—ce qui reste des villages.—Mais les enfants de la région?... Hier sans chemise, aujourd'hui vêtus de laine neuve, ils n'ont plus de cheminée pour y poser leurs sabots.