A l'heure où nous quittons la ville, le canon contre-aéroplanes crache furieusement vers un taube. L'oiseau noir vire, prudent, et disparaît. Le bruit de notre moteur couvre la pédale profonde du canon, qui compte ici toutes les minutes des jours et des nuits.
La terre gelée dort, à demi délaissée, et souffre que son repos abrite, dans un pli hâtivement creusé, ici une mitrailleuse sous son feutrage de branches, là un mort sous sa croix,—encore un mort, encore une croix, coiffée d'un képi,—plus loin des soldats, un convoi de vivres, des chevaux, des mulets, parqués sous un chaume de genêt....
Rampont, le premier village, a perdu la moitié de ses maisons. D'un bout à l'autre de l'unique rue, l'eau d'une source, hors de son drain effondré, bondit, trop fougueuse et trop joyeuse pour que la glace l'emprisonne. A droite, à gauche du clair petit torrent, quelques cubes de pierre noircis, des pans de briques calcinés marquent la place d'un village qui fut aisé, la ruine d'un petit peuple obstiné et sobre. Mais l'église est encore debout, debout et bien vivante, puisqu'elle lance au ciel, par toutes ses verrières rompues, l'air sautillant, naïf et gai à pleurer, du vieux Noël bourguignon:
Que d'ânes et de bœus je say,
Couverts de panne et de moire,
Que d'ânes et de bœus je say,
Qui n'en araint pas tant fait....
Une dizaine de femmes, quelques enfants prient, à genoux entre des soldats et des officiers debout. Le bombardement, qui fit tomber toutes les fenêtres à petites vitres blanches, a laissé aux murs de chaux bleue leur lis d'or, leur chemin de croix en chromo, et un cartel d'auberge, au cadran bombé. Le vent glacé, qui sent la neige, soulève la chasuble du soldat officiant, et emporte, vers la proche colline tonnante, le noël ancien, avec sa grâce trois fois séculaire:
Que d'ânes et de bœus je say....
C'est une surprise que de trouver, parmi ces ruines, autant d'enfants. Un à un, deux à deux, ils viennent, timides, muets, malicieux, chercher la trompette, le gâteau, la poupée. Ils sortent en bouquets des décombres et se rangent dans la salle d'école improvisée, contre le tableau noir. Et les cheveux d'or d'une remuante petite fille effacent, peu à peu, derrière elle, le modèle d'écriture tracé à la craie:
Mourir pour la Patrie,
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
A Ozéville, nous visitons la demeure d'un propriétaire récemment réintégré. L'officier allemand qui logea ici emporta, fidèle à la tradition, deux pendules et tout un trousseau féminin. Il ouvrit aussi, à la dynamite, le coffre-fort. C'est une besogne normale et qui ne nous indignerait même plus si le cambriolé ne nous montrait, dans la bibliothèque fracturée, la place, vide, des plus beaux livres, des meilleurs, judicieusement choisis. Le goujat lisait, il savait lire.... Ce n'était pas un simple et malhonnête voleur. Quelle entente espérer, quelle passerelle jeter entre nous et un peuple qui apprend à ses fils en même temps l'amour des livres impérissables et la manière la plus pratique de forcer un coffre-fort?...
Ici, l'instituteur remplit les fonctions de maire. Soldats, enfants, tout loge dans une même bâtisse et fait le meilleur ménage. Ce désert, noir d'incendie, écrasé de mitraille, ressuscite en familiarité, en camaraderie, même en galanterie, car le colonel du ...e, qui a entrevu des silhouettes féminines, rassemble en cinq minutes la musique de son régiment; les marches militaires succèdent aux sélections d'opéras, et l'on nous jette, au départ, la Marseillaise comme une gerbe officielle!