De Clermont-en-Argonne, une belle petite ville couronnée de pins, fière hier de sa colline de jardins et de sa vallée bleue, il ne reste rien,—rien qu'une dentelle grossière de murs ajourés, d'arches rompues et penchantes, de portes béantes, ouvertes sur le ciel. D'où sortent ces enfants frais, contents de vivre, la joue rouge et le cheveu lisse? Où dorment-ils, où mangent-ils? On me montre leur «salle de classe» improvisée,—celle où nous déjeunerons:—des rondins de bouleau et de pin, non écorcés, remplacent son toit envolé, une lessiveuse la chauffe; un rideau de beau lampas, recueilli Dieu sait où, cache l'entrée d'un cellier voûté:

—Vous comprenez, m'explique-t-on, quand les avions allemands apparaissent dans le ciel, on bloque tous les petits dans le cellier et on les lâche quand l'oiseau s'éloigne. Ils rient là dedans, ils se font des niches, on ne peut pas les tenir....

En ce moment, ils ne sont occupés, ces enfants que la guerre a privés de tout, que de poupées, de cigares en chocolat, de billes et d'oranges. Une surprenante rumeur mêle, dans cette rue villageoise, le pas des chevaux, le halètement des automobiles de ravitaillement, les cris d'hirondelle de cent enfants heureux, et la basse profonde du canon, qui ne nous a pas quittés depuis ce matin, qui nous suit, assidu comme le bruit du vent ou le ressac de la mer.

—Il n'y a pas, me disait un Grec au mois d'août dernier, d'état auquel on s'habitue aussi vite que l'état de guerre.

Je le croirais, à voir autour de la table servie quelques officiers hâlés de froid, un très parisien sous-préfet de province, deux femmes aimables et tranquilles. La gaieté, la sérénité sont celles d'une table élégante, en plein Paris,—sauf que l'un de nous se lève, de temps en temps, pour laver son couvert à l'eau de la lessiveuse. Le menu comporte des sardines, du grondin aux tomates, du jambon, des chocolats à la crème et des oranges. De l'autre côté de la rue, les brèches d'un pan de mur encadrent, au delà de la vallée brumeuse, deux éminences inégales, qui dialoguent d'une terrible voix et ne veulent ni l'une ni l'autre se taire. La plus lointaine se voile de brouillard, mais au front de la plus distincte s'allume incessamment, visible malgré le soleil de midi, une foudroyante étoile,—la rose lueur tubulaire des canons de 120.


[BEL-GAZOU ET LA GUERRE]

Paris, 24 janvier 1915.

—Ah! soupire la dame âgée et mélancolique qui se promène tous les jours de beau temps, au Bois, le long du lac, appuyée sur sa canne,—ah! qu'ils sont heureux, les tout petits! Comme ils sont loin de tout ce qui est la guerre!