—Soldat! Soldat! appelle-t-elle.
Il y a tant de prière, puis d'autorité dans la voix; dans le regard, le sourire en coin, le clin d'œil, s'embusque une séduction telle que le zouave, au lieu d'obéir, rit avec embarras: c'en est assez pour que le char de Bel-Gazou emporte une jeune reine offensée, en quête de héros plus soumis.
Née douze mois avant la déclaration de guerre, Bel-Gazou a connu le branle-bas des mobilisations, les longs trajets à travers la France bouleversée, et plus d'un épisode dramatique. Un taureau défit la voiture qui l'emportait, comme font les Allemands d'une église. Quelques semaines, elle régna dans un bourg breton, sur un fort contingent d'infanterie. Rien de ce qui touche à la guerre ne lui est étranger, et, sauf qu'elle accorde une faveur sans limites aux troupes montées, on pourrait lui donner à garder une voie de banlieue, tant elle inspire la confiance et le respect, polo en tête, ceinturée de ficelle et sa canne-fusil braquée vers l'est.
Dans la rue, elle connaît de loin les longues et basses automobiles militaires, qui surgissent, frôlent le trottoir, tournent et disparaissent dans la même seconde de vitesse terrifiante. Contre celles-là, Bel-Gazou protège, de ses bras étendus, sa nurse et sa voiture, et avertit les passants:
—Auto, auto, tention, tention!
Et elle ajoute un: «Ah! la la....», qu'on peut aisément traduire par: «Si je ne vous avais pas prévenus, ils vous aplatissaient comme une galette!»
Dans les appartements privés de Bel-Gazou, une grande carte d'Europe couvre le mur. Chaque jour, elle y désigne un endroit où combattent ses proches: «Papa, ici.... Oncle, là....», contraignant ainsi, sans balancer, un état-major français à camper en Sicile, et assurant à notre infanterie, d'autre part, un point de concentration très avantageux dans le nord du Danemark.
Mais c'est le soir que cette jeune guerrière, roulée dans un châle, une pipe de sucre aux dents, le balai du foyer tout armé en travers des genoux, imite le mieux,—assise sur un siège de porcelaine et le front chargé de soucis,—les grognards de la territoriale qui gardent les portes du Bois.