Il y a, aux portes de Paris, un refuge pour les bêtes, où le dernier zeppelin laissa choir, en passant, une bombe médiocre, qui tua une demi-douzaine de chiens et fit d'une porte pleine une porte à claire-voie. On me montre les dégâts, mais j'y suis moins attentive, je l'avoue, qu'à une certaine catégorie de pensionnaires, quelques chiens à collier et à médailles d'identité qui semblent représenter, parmi soixante vagabonds sans maîtres et sans licou, une aristocratie d'abandonnés.
—Ceux-là, me dit une gardienne, ce sont des chiens de mobilisés. Ils attendent....
Ils attendent. Ils ne font, ils ne peuvent pas faire autre chose. Les autres chiens, ramassés dans la rue ou dans le terrain vague, cueillis chancelants de faim sous les roues d'un taxi ou jetés le soir par-dessus le mur du refuge, les autres flânent, digèrent, jouent, s'ennuient, hurlent à la liberté. Les chiens des mobilisés attendent. La pâtée, l'eau fraîche, la natte de paille, ils l'acceptent, mais comme un superflu. Le nécessaire ne saurait leur venir que par la porte où pend une clochette, la porte cent fois ouverte et fermée....
—Le blanc et jaune,—là, madame,—son maître nous l'a apporté au mois d'août, un soir, au moment où il partait pour le front. Il disait tout le temps: «Je n'ai que ce chien.... Je n'ai que ce chien.» A la fin, il l'a laissé et s'est mis à courir dehors, pour ne pas entendre la voix du chien.... Mais regardez-moi celui-là, qui ne tient pas en place! Un vrai chien de guerre, madame, le chien d'un sergent belge, parti au feu, avec son maître, blessé avec lui, rapporté avec lui! Le sergent est retourné à son poste, mais le chien....
C'est un petit bâtard noir, vif, anxieux. Il va sans cesse d'une clôture à l'autre, avec une telle fièvre qu'il semble très gai, d'autant plus gai qu'il sautille sur trois pattes. La quatrième patte danse, vide d'os, raccourcie par la mitraille. Une tonsure bleuâtre, sur le dos, marque la place d'un éclat d'obus. La gueule haletante, les yeux brillants et jaunes, la claudication, tout a l'air de rire, dans ce petit martyr frétillant.
—La plus triste, c'est la pauvre Linda, la chienne du capitaine. Ils vivaient tous les deux, n'est-ce pas, c'était aussi un militaire sans famille.... Elle est déjà vieille, vous voyez.... Linda! Linda!
Je répète: «Linda! Linda!» sans succès. La veille épagneule ne soulève pas ses oreilles en rouleaux, qui la coiffent comme nos aïeules.
—On n'a pas de nouvelles de son maître, dit la gardienne. On croit bien qu'il est mort....
Elle a baissé la voix et s'est penchée vers mon oreille, inconsciemment, à cause du regard humain de la chienne.
—Linda! Linda!