Linda ne bouge pas. Chaque fois que la clochette tinte, son poil bouclé tremble sur tout son corps. Mais elle se garde de tourner les yeux tout de suite vers la porte, parce qu'elle veut espérer, une seconde de plus, le miracle, le retour de celui qu'elle ne reverra plus.


[JOUETS]

Juin 1915.

En visitant l'exposition de jouets français, je me souviens de la ville allemande où la France allait chercher, avant la guerre, de quoi amuser ses enfants: Nuremberg, la ville aux poupées.

Il y avait tant de jouets de bois peint, tant de bébés raides aux cils en pinceaux, dans cette ville-là, entre son fleuve, ses édifices gothiques truqués ou non, et sa Chambre des Tortures, que plus d'une grande personne y prenait plaisir et courait se délasser aux vitrines, après la tournée obligatoire à la chambre des supplices. Pour quel soldat bavarois tremble-t-elle à cette heure, la rose jeune fille qui montrait autrefois, avec une langueur complaisante, les arrache-langue, les poires d'angoisse, la chaise hérissée, le lit où l'on berçait sur des clous une triste chair vivante, et surtout cette fameuse Vierge de Nuremberg en bois noir, dont la lourde mante bourgeoise cachait deux pièges affreux: des fers aigus, puis la trappe et l'eau invisible....

Nous avons dit adieu aux poupées de Nuremberg, à leurs vendeurs amènes: les petits Français veulent des jouets français. Les fabricants s'y appliquent, et bon nombre d'artistes et d'amateurs bénévoles. Chez ceux-ci, je ne vois à reprendre qu'un excès, peut-être, de naïveté. Peindre, sur un visage d'étoffe, deux taches bleues expressives en manière d'yeux, une bouche rudimentaire, imiter la chevelure par des fils de laine, habiller un corps, adroitement bâclé, de violet et de vert ballet-russe: le résultat est une comique poupée d'artiste, une sorte de charge qui nous fait rire, nous, grandes personnes, mais devant quoi l'enfant demeure sévère et même vexé. Obtenir, en quatre coups de lame dans un cube de bois, une frappante silhouette de canard ou de mouton, cela nous intéresse, nous, comme l'heureuse esquisse d'un sculpteur ou d'un peintre. Mais l'œil de l'enfant, minutieux, exigeant, attend qu'on fignole l'œuvre.

L'exposition rétrospective du jouet est là pour nous rappeler quel fut, de tout temps, auprès des enfants, le succès du détail soigné. Nous n'avons pas tous oublié nos cris d'admiration, autrefois, devant telle chevelure impalpable de poupée, telle robe dont la dentelle minuscule copiait le grand volant de la robe de «maman». Aucune de nous n'a perdu la mémoire, ni l'affection, de la toute petite montre de poupée pendue à sa chaîne déliée, du miroir à main grand comme une larme, des boucles d'oreilles dont la perle de corail était grosse comme un grain de millet.... Il n'est pas normal qu'un enfant porte en soi, à trois ans, à six ans, une préférence pour les croquis ou pour les caricatures qu'essaient pour lui des artistes, et qui nous charment. Le goût de la simplification, et de la simplicité, cela vient plus tard, bien plus tard.

Mais j'avoue volontiers que j'achèterais, moi, certaine «ferme» de bois où pullulent le canard blanc et l'oie grise, et certain cheval héroïque, qui participe de l'hippocampe, de l'idole papoue et du taureau d'Assyrie....

J'emporterais aussi des ouvrages ingénus, ceux des soldats blessés et guéris qui tressent l'osier, creusent le bois, peignent le carton. Et je sauverais particulièrement des petites mains destructives de ma fille les brins d'herbe qu'un génie inconnu tourna à la ressemblance surprenante d'oiseaux et de sauterelles. Ces œuvres-ci ne sont point signées. Mais pourquoi leur auteur ne serait-il pas un jeune soldat paysan, hier encore gardeur de troupeaux, un de ces bergers rêveurs qui cueillent, sans quitter l'ombre de la haie où ils sont couchés, le jonc pour la cage à sauterelles, la baguette souple pour les corbeilles et l'herbe en rubans plats qui imite, nattée, tordue, fendue et nouée, la penne, le bec, la serre délicate d'un oiseau, ou bien la sèche patte et l'aile translucide d'une sauterelle?...