[RÉPÉTITION GÉNÉRALE]

Juin 1915.

Une générale, une vraie, la première depuis la guerre. Nous y sommes tous venus, poussés par le même empressement, retenus par la même appréhension, et traduisant notre trouble par le même mot vague: «C'est drôle, ça me fait quelque chose....»

Aucun visage nouveau ne nous attend dans les couloirs, où pas un de nous cependant ne goûte, fût-ce une minute, l'illusion d'avoir rajeuni de douze mois. C'est en vain que les robes de l'an dernier abondent, et les manteaux de 1914. Dès le premier entr'acte, il règne ici une modestie inusitée. Moins de rires, moins de rouge insolent aux joues des femmes; et comme cela leur sied, cette hésitation affectueuse à s'interroger: «Vous avez de bonnes nouvelles? Où est-il? Il peut vous écrire facilement?» Elles ont perdu un peu de leur assurance, un peu de cette âpreté qui les dresse, en public, les unes contre les autres. La jupe de douze lés frôle une jupe étroite, qui date, et la jupe ample n'a point de morgue, et la jupe étroite n'a point d'envie, car toutes deux, lentement, virent ensemble pour suivre le passage d'un officier convalescent....

Les hommes se comptent de l'œil. L'attente du premier acte les trouve taciturnes, et jusqu'au premier entr'acte l'atmosphère des couloirs ne réussit pas à redevenir théâtrale. Il faut pour cela que le premier acte, en finissant, libère un public transformé, détendu, repris, pour une heure, par l'autre souci: l'amour.

Hommes mûrs ou jeunes hommes, et femmes de tout âge, les voici tous occupés à présent de la pièce, redisant les mots de l'auteur, riant ou hochant la tête,—car c'est une histoire d'amour et de jalousie. Ils contemplent encore, malgré le rideau baissé, un couple orageux d'époux aimants, coupables, malheureux. Ils continuent de contempler, de loin, l'amour, avec envie, avec crainte, avec passion, avec impatience. Ils espèrent le retour à l'amour, à toutes ses catastrophes normales; ils ont l'air de se dire:

«C'est comme ça que nous serons, enfin, enfin, bientôt,—après la guerre....»


[CHIENS SANITAIRES]