Mai 1915.

Nous voici, nous, patrouille perdue, arrêtés, hésitants, dans le bois.... Il n'y a pas une minute à perdre. L'un de nous crayonne quelques mots sur une feuille de carnet et la confie à notre agent de liaison,—il s'agit pour lui de rejoindre à tout prix notre «gros»....

«L'ennemi est à cinquante mètres. Sommes repérés. Que faire?»

D'un bond, notre agent de liaison s'enfonce dans le taillis. Comme il court! Il porte un caparaçon timbré de la Croix-Rouge, il est gris de poil, fauve de prunelles, il montre des dents de loup et six doigts à ses pattes de derrière.... Son nom? Turco, berger de la Brie.

C'est pour lui, et pour une demi-douzaine de chiens destinés aux armées française et britannique, que nous jouons à la guerre dans le parc de Saint-Cloud. Mais les chiens, eux, ne jouent pas. Ils travaillent. Ils ont la foi, ils délirent de l'envie de servir. Tout à l'heure, la voiture qui nous amena tous ensemble débordait de démons fiévreux, râlant, buvant le vent, saluant de la voix au passage un soldat dont ils reconnaissaient l'uniforme. Quelques-uns, raidis, semblaient pris d'un frisson sacré. Yeux veinés d'or, chargés de loyales menaces, bouquet de langues fraîches, toisons rudes, tout cela sentait la litière propre, la bête saine, le chenil lavé au coaltar....

La patrouille attend, paresseuse, parmi les violettes et les sceaux-de-Salomon. Une branche de merisier secoue sur nous ses pétales et son odeur de miel.

—Turco doit revenir, explique le chef de la patrouille, dresseur connu de chiens de guerre. Il apportera une lettre, un colis de victuailles, un guide, un secours quelconque. Traversons la route, gagnons l'autre bosquet, il aura plus de peine, mais il nous trouvera.

Plus loin, d'autres merisiers blancs nous abritent, d'autres violettes, et des jacinthes bleues, occupent notre attente. Il n'y eut jamais autour de Paris un printemps plus beau, plus désert, plus gonflé d'espoir, de larmes, de promesses... Le rossignol qui chante au plein jour se tait soudain, à cause d'un patara, patara, patara, sur les feuilles sèches: notre agent de liaison est à nos pieds, fier, haletant, portant au collier cet avis ironique: «Débrouillez-vous. Cuisez ennemi à l'étouffée.»

L'instant d'après, toujours muet, zélé, le chien emporte notre protestation indignée:

«Ennemi trop coriace, cuisson impossible. Envoyez au moins photographe bien armé!»