Et la joie du chien est telle, lorsqu'il ramène vers nous les renforts photographiques, son cœur bat si vite, non de fatigue, mais de l'émotion d'avoir réussi, qu'aucun de nous ne rit. Au carrefour, un lieutenant d'infanterie garde à présent Turco au bout d'une courte laisse, et baisse orgueilleusement les yeux sur lui.
—Ils vont partir ensemble demain, m'explique-t-on. Ils rejoignent à Arras. Ils font une belle paire, tous les deux, n'est-ce pas? Un mois et demi de dressage, et Turco sait tout faire: porter les messages, trouver les blessés sous bois et en plaine, cueillir délicatement sur eux le mouchoir, le képi, rapporter la preuve enfin qu'un homme gît quelque part, en train de perdre son sang et ses forces.... Tenez, cet autre chien, le bouvier flamand qui se roule de chagrin de ne pas travailler, il sera, il est déjà merveilleux. Le képi, le mouchoir manquent-ils au blessé? le chien invente, arrache un bout de capote, ronge le ceinturon, fouille les poches, pour rapporter sa pièce à conviction. Il raisonne, il tire des conclusions.... Mais tous n'ont pas comme lui du génie....
C'est une femme à présent qui parle, l'une de celles qui donnent sans bruit leur temps, leur argent, leurs soins à l'Œuvre du Chien Sanitaire. Elle vit des heures sereines dans ses chenils, parmi des chiens que la rivalité rend parfois féroces, parmi des soldats, des dresseurs, des soigneurs de bêtes. Son armée, toute petite encore, de ravitailleurs, de messagers, de brancardiers à quatre pattes, connaît, outre la joie de servir, le bonheur d'être formée par un choix intelligent.
Il n'est pas question, comme en Allemagne, d'une sélection de race. L'intolérant fox-terrier, le bouvier des Flandres au regard d'homme, le bas-rouge réfléchi, le briard plein de feu, peuvent prétendre à l'honneur de devenir chiens militaires. Ici, on sait quel crédit il faut faire à un beau cerveau de chien.
Près de moi, j'entends:
—Nous n'en aurons jamais assez. En Allemagne, ils en ont des milliers.... Vingt-deux des nôtres, sur les cent quatre-vingts qui sont dans la banlieue, vont partir cette semaine pour le front, parfaitement instruits....
Parfaitement instruits.... Soldats, ou chiens? Je ne sais plus de qui l'on parle. Ceux-ci sont dignes de ceux-là. Il n'y a qu'à voir s'éloigner ensemble, déjà amis, ces deux braves qui rejoignent demain: le lieutenant et le chien Turco. Drap bleu-gris, et poil gris-bleu, silencieux, agiles, ils sont déjà couleur d'horizon, couleur de l'ombre azurée des haies, couleur de l'argile bleuâtre des tranchées. Un beau couple de chasseurs qu'on «citera» peut-être ensemble. Car l'Œuvre a son tableau d'honneur et ses martyrs.
Chiens, nos compagnons dans la guerre et dans la paix, chiens, de qui la confiance humaine exige et reçoit tout, chiens, c'est pour notre édification que je veux dire le beau destin de Pick, chien sanitaire fameux. Il servit son pays et ses frères soldats, et mourut glorieusement, le flanc percé d'une balle allemande.
Mais on ne m'a pas appris le nom des deux blessés qui attendent, à Alfort, la cicatrisation de leurs pattes brisées....
Et quand au petit fox-terrier anonyme, gros comme un lapin, qui, après avoir retrouvé cent cinquante blessés à la bataille de la Marne, s'égara et sut revenir à son maître à travers les lignes ennemies,—celui-là a déjà reçu sa récompense: il est retourné au front, dans les Vosges.