[UN CAMP ANGLAIS]

Mai 1915.

C'est une ville kaki, plate, répandue au bord de Rouen gris et coiffé de fumées. Des soldats couleur de sable évoluent le long de ses avenues entaillées dans la terre vive, sortent des tentes de toile beige, s'abritent sous des maisons de planches dont ils imitent eux-mêmes la nuance un peu roussie: kaki, kaki, tout est kaki.

On ne peut, en visitant le camp, qu'admirer. Les abris et les hommes sont juste au même point de solidité, de stabilité, et comme enfantés l'un par l'autre. Une salle de conférence vaste, bien assise, cernée à sa base d'un ornement riant et puéril de fleurs et de cailloux ronds, lâche une soixantaine de Tommies robustes et géométriques. Une boulangerie en activité pond, en même temps que ses soldats rissolés, des pains blonds et bruns.... Les hommes qui creusent là-bas des puits artésiens font songer, prompts à bondir hors des fosses, à ces insectes du sable marin, grésillant à marée basse comme des grains de silex vivants....

Rien ne manque ici. Le camp anglais a des concerts, des boxes bien alignés pour ses chevaux, des abreuvoirs où l'eau courante frémit, des cinémas, des chapelles, des garages, des restaurants, des salles de repos, de lecture et de correspondance, des infirmeries où la main tâtonnante des malades trouve, sur le mur de toile, un commutateur électrique.

Il y a tout. Cette abondance, cette perfection même, et l'allure des soldats, leur allure si particulière de tranquille agilité, inspirent au premier abord une sorte de découragement respectueux, l'image d'une mobilisation figée, l'effroi d'une guerre qui ne finirait jamais.... L'impression ne dure guère. Chaque jour, grossi régulièrement par des débarquements d'Angleterre, le camp déverse vers les fronts divers le flot mesuré de ses combattants. En voici douze cents, qui descendent vers la gare et les automobiles de transport, nets, brossés, bien guêtrés, irréprochables, tous vermeils du fard uniforme que le soleil inflige à leurs carnations blondes. Curieux, ils tournent vers nous des yeux que le hâle fait plus bleus, et des sourires de premiers communiants....

—Où vont-ils?

C'est une question irrépressible. Mais le jeune officier kaki, interrogé, lève la main en signe d'ignorance:

—Je ne sais pas, dit-il, sans accent. Ils font partie de l'armée britannique.