Au moment où une fraternité irrésistible soulève vers nous l'Italie, je songe à un ancien capitaine du 1er régiment de zouaves. Il pourrait vivre encore, il n'aurait que quatre-vingt-six ans. Il avait laissé en Italie toute sa jambe gauche, coupée en haut de la cuisse, l'année 1859, à Melegnano,—en France nous disons Marignan.—Il en était revenu radieux, entre sa béquille et sa canne, et quand on lui demandait, avec une compassion discrète:
—C'est à l'hôpital de Milan, n'est-ce pas, que l'on vous a...?
—Oui! s'écriait-il.
Et il ajoutait, sur le ton le plus fat des confidences amoureuses:
—Ah! mon ami!... Les Milanaises! Ah! quels souvenirs! C'est la plus belle année de ma vie!
Le jour qu'il fut blessé, abandonné au creux d'un fossé, un de ses hommes revint le chercher, le chargea sur son dos et l'emporta sous le feu. Pendant qu'il marchait, le soldat entendait au-dessus de lui rire le blessé, qui lui tirait les cheveux à poignée et disait:
—Quatre jours de boîte au soldat Fournès! Primo: porte les cheveux longs; secundo: s'est permis envers son capitaine une attitude familière et déplacée!
C'était un zouave, un zouave comme beaucoup de zouaves d'autrefois et d'aujourd'hui.
Il racontait la campagne de Crimée, le choléra, Sébastopol, à sa manière. «Beaux soldats!» disait-il des Russes. Et cet hommage ne contenait aucune modestie, car il se savait—le nez court et ouvert, les sourcils hérissés sur de clairs et terribles petits yeux de chat,—tout ressemblant à un cosaque.
La neige, la famine, l'herbe cueillie sous les chevaux morts et mangée crue, il en parlait comme d'autant de faveurs spéciales, que la chance lui avait personnellement octroyées, et le choléra devenait une farce gauloise: