—Oh! le jour où j'ai fait croire à cet animal de Guillemin qu'il tournait au vert et qu'il en avait pour deux heures! Il le croyait, il était là, assis dans la neige, à se tortiller en se tenant le ventre.... Je n'aurais pas donné ma place pour une invitation aux Tuileries!

Une modestie singulière, ou bien le mépris de tout ce qui apporte le mal et la mort, lui conseillait l'emploi des diminutifs. Le froid mortel de la Crimée n'était plus qu' «un joli frisquet», ses quatre autres blessures de «petits accidents», et il appelait son amputation un «élagage nécessaire».

—Car, déclarait-il avec arrogance, ne vous y trompez pas! Ce n'est pas une jambe de moins que j'ai, c'est une de trop que j'avais.

On l'eût pu croire, à le voir danser à la corde, et sauter debout sur un billard.

Ses camarades, qui ne sont pas tous morts, se souviennent peut-être qu'il fut l' «homme à la salade».

—Un soir, en Crimée, racontait-il, à l'heure du frichti.... Oh! nous ne manquions pas de tout! nous avions du tabac, et même un peu de feu, mais rien à y cuire. Mon ordonnance m'apporte la salade, je devrais dire le fourrage, car l'huile et le vinaigre manquaient depuis deux mois.

«—Bougre de mal appris, dis-je à ce gros pétras, tu as oublié d'assaisonner la salade!

«—Mais, mon lieutenant, vous savez bien qu'il n'y a plus que sous la tante à Canrobert qu'on a de l'huile et du vinaigre.

«—Eh bien, qu'est-ce que tu attends pour porter ma salade à Canrobert? File! Et qu'il la soigne, ou il aura de mes nouvelles!

«On rit, je rallume une cigarette et on tâche de penser à autre chose. Au bout d'une heure, qu'est-ce que je vois arriver? Mon gros pétras d'ordonnance, portant un saladier comme le Saint-Sacrement, un saladier plein de salade à l'huile, au vinaigre, au poivre, au sel.... Je hurle: