—Qu’est-ce que tu as?

—Rien.

Elle n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne Jacques cet après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il s’impose, il écrit... C’est le baron Couderc, évidemment, mais... «La belle avance!» songe Minne. «Ça m’amuserait si je le volais à quelqu’un, ou si je pouvais le dire à Irène Chaulieu. Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc ou le charbonnier d’en face, le résultat ne diffère pas!»

Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis c’est encore si nouveau, leur aventure d’amour...

Dans la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a froid, Antoine dévore du veau marengo et son journal; puis il contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, tout unie, ressemble à une vendeuse très distinguée. Il tâche, en bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux noirs, tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si follement, si artistement...

—J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu?

—Mais oui, comme tous les jours.

—C’est épatant! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris.

Minne se rengorge.

—J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets compliqués n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette saison, et, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal ici que chez les Chaulieu.