Mais, aujourd’hui, Minne se sent une âme de ménagère raisonnable. Sa déconvenue d’hier—la quatrième—lui donne à réfléchir, et elle réfléchit, en effet, devant une tasse vide.
«Il faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore comment. Mais ça ne peut plus durer. Je ne peux pas m’en aller, de lit en lit, pour faire plaisir à MM. Chose et Machin, pour l’unique satisfaction d’avoir un peu mal partout et mon chignon à refaire, sans compter les chaussures qu’on remet toutes froides et quelquefois mouillées... De quoi est-ce que j’ai l’air? Irène Chaulieu dit qu’il faut se ménager, si on ne veut paraître tout de suite cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie ah! ah! qu’on serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça leur suffit parfaitement. Ça leur suffit peut-être, aux hommes, mais pas à moi!...»
L’arrivée d’un pneumatique interrompt l’amère rêverie de Minne.
«C’est de Jacques. Déjà!...»
Minne chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je t’attends aujourd’hui chez nous. Je ne peux pas te dire, ma chère petite reine, tout ce que tu apportes dans ma vie, mais je sais depuis hier, je sais d’une manière absolue que, si je n’arrive pas à te voir autant que je veux, tout croulera! Ne ris pas, Minne, je ne mets pas d’orgueil à t’avouer que je n’aurais jamais soupçonné ce qui m’arrive là. Es-tu l’amour? Es-tu une maladie de mon cerveau? À coup sûr tu n’es pas le bonheur, Minne chérie...
JACQUES
Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application vindicative.
«Et lui, est-il le bonheur pour moi? Cet égoïsme! Il ne parle que de lui! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me réfugier, ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier: «Guérissez-moi! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j’appelle si humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes!...» Toutes les femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules ensemble, avec des paroles et des regards qui salissent l’amour... Tous les livres aussi! Et il y en a qui sont d’un formel! Celui d’hier encore...»
Elle ouvre un volume tout moite d’encre fraîche et relit:
«Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Alida rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l’homme, et leurs regards exacerbés se croisèrent comme deux poignards empennés de volupté... Dans un spasme suprême, il sentit sa force se dissoudre en elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées, dépassait d’un envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation...»
«C’est péremptoire, ça! conclut Minne en refermant le livre. Je me demande quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat pour être aussi... ignorant!» Minne pense peu à Antoine, d’habitude. Il lui arrive de l’oublier; il lui arrive aussi de l’accueillir joyeusement, comme s’il était encore le fraternel cousin d’autrefois... Mais, aujourd’hui, lorsqu’il rentre affamé, fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à sourcils excédés...