Minne s’est retournée, brusque; elle plonge dans les yeux défiants et tristes de son amant son grave regard.
—D’aujourd’hui? Parce que vous m’avez eue? Réellement?... Oh! expliquez-moi comment il se peut que l’amour vienne d’une pareille chose?... Dites-moi: vous m’aimez davantage parce que, cet après-midi...?
Il croit comprendre, et se trompe; il croit que Minne veut ranimer son imagination au feu d’un souvenir tout proche, qu’elle veut goûter, devant tous, l’outrage exquis d’une évocation précise... Son teint d’enfant sanguin s’embrase et pâlit tour à tour: le voici de nouveau changé, sans défense, comme elle l’a vu tout à l’heure rue Christophe-Colomb...
—Oh! Minne, quand tu t’es penchée pour dénouer tes jarretelles...
Il délire et tremble, son genou gauche trépide, comme là-bas... Elle l’écoute, très sérieuse, sans baisser les yeux, sans frémir aux mots brûlants, et quand il s’arrête, honteux et enivré, elle n’a qu’une exclamation, à peine prononcée, de découragement:
—C’est inconcevable!
Minne se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. À neuf heures, elle a pris son bain, et mange ses rôties sans langueur, très éveillée, dans son cabinet de toilette blanc. À chaque étage de la maison neuve, il y a le même cabinet de toilette blanc, le même petit salon gris perle à fausses boiseries, le même grand salon à baies vitrées... Cela désole l’imagination; mais Minne n’y pense pas.
Ensachée dans sa robe de moinillon blanc, la tresse en corde d’or dansant sur les reins, elle savoure ce matin, pas encore blasée, l’exquise solitude où la laisse le départ quotidien de son mari.
Jusqu’à midi, elle sera seule, seule à lisser en arrière, tout aplatis, ses cheveux polis par la brosse, ce qui lui fait une figure d’enfant japonais; seule à regarder la couleur du temps, à vérifier, d’un index pointu, le balayage des petits coins; seule à camper sur un chapeau le paradis qu’éparpille son souffle et qui se couche comme une graminée des prés; seule à rêver, à écrire, à lire, à jouir de l’enivrante solitude qui, depuis toujours, a conseillé Minne.
C’est par un matin d’hiver, clair et sonore comme celui-ci, qu’elle a couru chez Diligenti, vague compositeur italien. Elle l’a trouvé à son piano, flatté, embêté, irrésolu... Pour la punir de le déranger à cette heure-là, il a, rageur, possédé Minne déçue...