—Il fallait venir m’y chercher, mon cher. Tu aurais pu me surveiller à ton aise!

—Avec ça qu’on est jamais à l’aise, quand on surveille! laisse échapper Antoine.

Minne, indignée, saute sur ses pieds:

—Ah! tu l’avoues: tu me surveilles! C’est nouveau, ça, et flatteur!

Il ne répond rien, et effrite la croûte de son pain sur la nappe.

Oui, il la surveille. Minne, l’esprit ailleurs, n’a pas fait assez attention à Antoine, depuis quelque temps. Il change; il parle et mange moins, et dort peu, lentement pénétré d’un souci à triple visage: Minne! Le sourire, puis le sommeil tourmenté, puis le rire insultant de cette petite Hécate se superposent dans l’esprit d’Antoine pour y graver la face mystérieuse d’une inconnue, d’une étrangère...

«J’y ai mis le temps», se dit-il avec une ironie triste.

Il a emporté à son bureau, dans sa serviette, des photographies de Minne à tous les âges, pour les comparer. Ici, elle avait sept ans, une figure pointue de chaton maigre. La voici à douze ans, avec de longues boucles, et quels yeux, déjà! «Il fallait être idiot pour ne pas s’inquiéter de pareils yeux!...» Et, là, raidie, gauche, la bouche triste,—c’est l’année où on l’a trouvée évanouie à la porte, les cheveux pleins de boue...

«Oui, oui, j’ai été idiot, et je le suis encore! Mais, bon Dieu! elle est à moi, à moi, et je finirai bien par...» Mais il ne sait par où commencer, et, maladresse de jeune homme, débute dans une enquête par une scène.

Son tourment est devant lui, sérieux et farouche. Qu’est-ce encore que cette lèvre relevée, blanche de colère? Encore un détail inconnu de cette figure dont il croyait tout savoir, jusqu’à la nacre mauve des paupières, jusqu’aux arbres fins des veines? Va-t-elle, chaque jour, lui rapporter une beauté changée, pour le bouleverser d’inquiétude?...