—Laisse donc, dit l’oncle Paul derrière son journal, ça le purge.

Antoine rougit violemment et sort comme si son père l’avait maudit.

Minne, en tablier rose, se lève et noue sous son menton les brides d’une capeline de lingerie, qui la rajeunit encore. Toute gentille, elle tend à Maman la lettre bleue:

—Garde-moi ma lettre, maman. C’est d’Henriette Deslandres, ma voisine de cours. Tu peux la lire, tu sais, maman. Je n’ai pas de secrets. Adieu, maman. Je vais manger des prunes.

L’herbe du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de gazon, vernies et coupantes. Minne la traverse à grandes enjambées, comme si elle fendait une eau courante; il en jaillit, en éclaboussures, mille sauterelles, bleues en l’air, grises à terre. Le soleil traverse la capeline ruchée de Minne, cuit ses épaules d’un feu si vif qu’elle frissonne. Les fleurs de panais sauvage font la roue, encensent le passage de Minne d’une odeur écœurante et douce. Minne se dépêche parce que les pointes de l’herbe, enfilées aux mailles de ses bas, la piquent: si c’étaient des bêtes?

La prairie ondulée creuse des combes où l’herbe bleuit; par-dessus la clôture à demi ruinée, les petites montagnes rondes et régulières semblent continuer la houle du sol...

«Est-il bête, cet Antoine, de ne pas m’avoir attendue! S’il venait un serpent, pendant que je suis toute seule?... Eh bien, je tâcherais de l’apprivoiser. On siffle, et ils viennent. Mais comment saurais-je si c’est une vipère ou une couleuvre?...»

Antoine est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de terre. Il a vu venir Minne et appuie deux doigts à sa tempe, d’un air pensif et distingué.

—C’est toi? dit-il comme au théâtre.

—C’est moi. Qu’est-ce qu’on fait?