—Oui, c’est moi, répond une voix de fausset qu’on change exprès.
—Qui, vous?
—Moi, voyons, moi, le chéri, la gueule en or...
—Ce n’est pas vous que je cherche! réplique Minne sévèrement.
Elle repart, se range un peu plus loin pour laisser passer un troupeau de moutons petits sabots secs criblant le sol, bêlements en gamme disloquée, odeur caséeuse et pacifique... Minne entend le souffle des chiens qui vont et viennent, frôle les rondes croupes laineuses. Ils passent comme la grêle, et Minne peut croire un instant qu’ils ont emporté avec eux tous les bruits de la nuit... Mais un train bout au loin, s’élance, rageur, crachant derrière lui une mitraille de charbons rouges...
Le dos à un arbre, Minne a cessé de marcher. Elle se répète encore, pour lutter contre sa lassitude: «Je vais finir par le retrouver, en me renseignant... C’est ma faute, aussi! j’ai perdu du temps à vouloir me faire belle!... A-t-il pu croire que j’aie douté? Non, je n’ai pas douté! Je ne doute pas de lui plus que de moi-même!
Redressée, balayant des deux mains ses cheveux d’argent, elle brave la nuit, car ses yeux recèlent assez d’ombre pour lutter en ténèbres avec elle... Elle lève ses pieds douloureux, regarde, à la lueur d’un gaz enfumé de brume, ses mains raides de froid, et rit toute seule, d’un petit rire ironique et triste:
«Si Maman était là, elle ne manquerait pas de dire: «Ma petite Minne, c’est bien la peine que je t’aie acheté des gants en lièvre blanc!» Mais ce n’est pas de ça que je me soucie... Si, au moins, j’avais une brosse ou un linge, pour enlever la boue de mes pantoufles?... Paraître devant lui en pieds crottés!
Pour trouver un peu d’herbe où essuyer ses semelles, elle traverse l’avenue déserte et tressaille. Elle n’avait pas vu une femme qui arpente, d’un pas morne de bête accoutumée à ne point trouver d’issue à sa cage, le sable mou. Celle-ci porte le casque de cheveux, armure d’amour et de bataille, le tablier de cotonnade et des souliers à bouffettes, pitoyables dans les flaques...
—Madame! crie Minne résolument, car la créature s’éloigne, jalouse de sa solitude de fauve peureux, qui chasse seul et se contente des bas gibiers... Madame!...