—J’ai faim! dit Minne qui, devant la glace, noue sa cravate sur son col blanc luisant d’empois.

Quel bonheur! Minne a faim! voilà Maman contente pour la journée. Elle admire sa grande fille, si longue et si peu femme encore, le torse enfantin dans la chemisette à plis, les épaules frêles où roulent les beaux cheveux en copeaux brillants...

—Descendons, ton chocolat t’attend.

Minne prend son chapeau des mains de Maman et dégringole l’escalier, leste comme une chèvre blanche. Elle court, pleine de l’heureuse ingratitude qui embellit les enfants gâtés, et flaire son mouchoir où Maman a versé deux gouttes de verveine citronnelle...

Le cours des demoiselles Souhait n’est pas un cours pour rire. Demandez à toutes les mères qui y conduisent leurs filles; elles vous répondront: «C’est ce qu’il y a de mieux fréquenté dans Paris!» Et on vous citera coup sur coup les noms de mademoiselle X... des petites Z... de la fille unique du banquier H... On vous parlera des salles bien aérées, du chauffage à la vapeur, des voitures de maître qui stationnent devant la porte, et il est à peu près sans exemple qu’une maman, séduite par ce luxe hygiénique, éblouie par des noms connus et fastueux, s’aventure jusqu’à éplucher le programme d’études.

Tous les matins, Minne, accompagnée tantôt de Maman, tantôt de Célénie, suit les fortifications jusqu’au boulevard Malesherbes où le cours Souhait tient ses assises. Bien gantée, une serviette de maroquin sous le bras, droite et sérieuse, elle salue d’un regard l’avenue Gourgaud verte et provinciale, d’une caresse les chiens et les enfants du peintre Thaulow qui vagabondent en maîtres sur l’avenue déserte.

Minne connaît et envie ces enfants blonds et libres, ces petits pirates du Nord qui parlent entre eux un norvégien guttural... «Tout seuls, sans bonne, le long des fortifications!... Mais ils sont trop jeunes, ils ne savent que jouer... Ils ne s’intéressent pas aux choses intéressantes...»

Arthur Dupin, le styliste du Journal, a ciselé un nouveau chef-d’œuvre:

Encore nos apaches!—Capture importante.
Le Frisé introuvable.

«Nos lecteurs ont encore présent à l’esprit le récit lugubre et véridique de la nuit de mardi à mercredi. La police n’est pas restée inactive depuis ce temps, et vingt-quatre heures ne s’étaient pas écoulées que l’inspecteur Joyeux mettait la main sur Vandermeer, dit L’Andouille, qui, dénoncé par un des blessés transportés à l’hôpital, se faisait pincer dans un garni de la rue de Norvins. De Casque-de-Cuivre, point de nouvelles. Il semblerait même que ses amis les plus intimes ignorent sa retraite, et l’on nous fait savoir que l’anarchie règne parmi ce peuple privé de sa reine. Jusqu’à présent, Le Frisé a réussi à échapper aux recherches.»