Minne, avant d’entrer dans son lit blanc, vient de relire le Journal avant de le jeter dans sa corbeille à papiers. Elle tarde à s’endormir, s’agite et songe:
«Elle est cachée, elle, leur reine! Probablement aussi dans une carrière. Les agents ne savent pas chercher. Elle a des amis fidèles, qui lui apportent de la viande froide et des œufs durs, la nuit... Si on découvre sa cachette, elle aura toujours le temps de tuer plusieurs personnes de la police avant qu’on la prenne... Mais, voilà, son peuple se mutine! Et les Aristos de Levallois vont se disperser aussi, privés du Frisé... Ils auraient dû élire une vice-reine, pour gouverner en l’absence de Casque-de-Cuivre...»
Pour Minne, tout cela est monstrueux et simple à la manière d’un roman d’autrefois. Elle sait, à n’en point douter, que la bordure pelée des fortifications est une terre étrange, où grouille un peuple dangereux et attrayant de sauvages, une race très différente de la nôtre, aisément reconnaissable aux insignes qu’elle arbore: la casquette de cycliste, le jersey noir rayé de vives nuances, qui colle à la peau comme un tatouage bariolé. La race produit deux types distincts:
1° Le Trapu, qui balance en marchant des mains épaisses comme des biftecks crus, et dont les cheveux, bas plantés sur le front, semblent peser sur les sourcils;
2° Le Svelte. Celui-là marche indolemment, sans le moindre bruit. Ses souliers Richelieu—qu’il remplace souvent par des chaussures de tennis—montrent des chaussettes fleuries trouées ou non. Parfois aussi, au lieu de chaussettes, on voit la peau délicate du cou-de-pied, nu, d’un blanc douteux, veiné de bleu... Des cheveux souples descendent sur la joue bien rasée, en manière d’accroche-cœurs, et la pâleur du teint fait valoir le rouge fiévreux des lèvres.
D’après la classification de Minne, cet individu-là incarne le type noble de la race mystérieuse. Le Trapu chante volontiers, promène à ses bras des jeunes filles en cheveux, gaies comme lui. Le Svelte glisse ses mains dans les poches d’un pantalon ample, et fume, les yeux mi-clos, tandis qu’à son côté une inférieure et furieuse créature crie, pleure, et reproche... «Elle l’ennuie, invente Minne, d’un tas de petits soucis domestiques. Lui, il ne l’écoute même pas, il rêve, il suit la fumée de sa cigarette d’Orient...»
Car les songeries de Minne ignorent le caporal vulgaire, et pour elle il n’est de cigarettes qu’orientales...
Minne admire combien, pendant le jour, les mœurs de la race singulière restent patriarcales. Lorsqu’elle revient de son cours, vers midi, elle «les» aperçoit, nombreux, au flanc du talus où leurs corps étendus pendent, assoupis. Les femelles de la tribu, accroupies sur leurs talons, ravaudent et se taisent, ou lunchent comme à la campagne, des papiers gras sur leurs genoux. Les mâles, forts et beaux, dorment. Quelques-uns de ceux qui veillent ont jeté leurs vestes, et des luttes amicales entretiennent la souplesse de leurs muscles...
Minne les compare aux chats qui, le jour, dorment, lustrent leur robe, aiguisent leurs griffes courbes au bois des parquets. La quiétude des chats ressemble à une attente. La nuit venue, ce sont des démons hurleurs, sanguinaires, et leurs cris d’enfants étranglés parviennent jusqu’à Minne pour troubler son sommeil.
La race mystérieuse ne crie point la nuit; elle siffle. Des coups de sifflets vrillants, terribles, jalonnent le boulevard extérieur, portent de poste en poste une téléphonie incompréhensible. Minne, à les entendre, frémit des cheveux aux orteils, comme traversée d’une aiguille...