«Ils ont sifflé deux fois... une espèce de ui-ui-ui tremblé a répondu, loin, là-bas... Est-ce que ça veut dire: Sauvez-vous? ou bien: Le coup est fait? Peut-être qu’ils ont fini, qu’ils ont tué la vieille dame? La vieille dame est maintenant au pied de son lit, par terre, dans «une mare de sang». Ils vont compter l’or et les billets, s’enivrer avec du vin rouge et dormir. Demain, sur le talus, ils raconteront la vieille dame à leurs camarades, et ils partageront le butin...
«Mais, hélas! leur reine est absente, et l’anarchie règne: le Journal l’a dit! Être leur Reine avec un ruban rouge et un revolver, comprendre le langage sifflé, caresser les cheveux du Frisé et indiquer les coups à faire... La reine Minne... la reine Minne!... Pourquoi pas? on dit bien la reine Wilhelmine...»
Minne dort déjà et divague encore...
Aujourd’hui, dimanche, comme tous les dimanches, l’oncle Paul est venu déjeuner chez Maman, avec son fils Antoine.
Ça sent la fête de famille et la dînette, il y a un bouquet de roses au milieu de la table, une tarte aux fraises sur le dressoir. Ce parfum de fruits et de roses entraîne la conversation vers les vacances prochaines; Maman songe au verger où jouera Minne, dans le bon soleil; son frère Paul, tout jaune de mal au foie, espère que le changement d’air dépaysera ses coliques hépatiques. Il sourit à Maman qu’il traite toujours en petite sœur; sa figure longue et creusée semble sculptée dans un buis plein de nœuds. Maman lui parle avec déférence, penche pour l’approuver son cou serré dans le haut col blanc. Elle porte une robe triste en voile gris, qui accentue son allure de jeune femme habillée en grand-mère. Elle a gardé un puéril respect pour ce frère hypocondriaque, qui a voyagé sur l’autre face du monde, qui a soigné des nègres et des Chinois, qui a rapporté de là-bas un foie congestionné dont la bile verdit son visage,—et des fièvres d’une espèce rare...
Antoine reprendrait bien du jambon et de la salade, mais il n’ose pas. Il craint le petit sifflement désapprobateur de son père et l’observation inévitable «Mon garçon, si tu crois que c’est en te bourrant de salaisons que tu feras passer tes boutons...» Antoine s’abstient, et considère Minne en dessous. De trois ans plus âgé qu’elle, il s’intimide pourtant dès que les yeux noirs de Minne se posent sur lui: il sent ses boutons rougir, ses oreilles s’enflammer, et boit de grands verres d’eau.
Dix-sept ans, c’est un âge bien difficile pour un garçon, et Antoine subit douloureusement son ingrate adolescence. L’uniforme noir à petits boutons d’or lui pèse comme une livrée humiliante, et le duvet qui salit sa lèvre et ses joues fait que l’on hésite: «Est-il déjà barbu ou pas encore lavé?» Il faut une longue patience aux collégiens pour supporter tant de disgrâces. Celui-ci, grand, le nez chevalin, les yeux gris bien placés, fera sans doute un bel homme, mais qui couve dans la peau d’un assez vilain potache...
Antoine dépêche sa salade à bouchées précautionneuses: «Ma tante a la rage de servir de la romaine coupée en long c’est rudement embêtant à manger! Si je rattrape une feuille avec mes lèvres, Minne dira que je mange comme une chèvre. C’est épatant, les filles, ce que ça a du culot, avec leurs airs de ne rien dire! Qu’a-t-elle encore, ce matin? Mademoiselle a les yeux accrochés! Elle n’a pas démuselé depuis les œufs à la coque. Des manières!...»
Il pose sa fourchette et son couteau sur son assiette, essuie sa bouche ombrée de noir et dévisage Minne d’un œil froid et arrogant. Cependant qu’elle semble le dédaigner—de quelle hauteur!—il songe:
«C’est égal, elle est plus jolie que la sœur de Bouquetet. Ils ont beau la chiner, à la boîte, parce que, sur ses photographies, ses cheveux viennent blancs; ils n’ont guère de cousines aussi chouettes, ni aussi distinguées. Ce pied de Bouquetet qui la trouve maigre! C’est possible, mais je n’apprécie pas, comme lui, les femmes au poids!»