—Oh! mon Dieu, le premier chien coiffé...

Au fond, elle prenait en pitié la vie, gorgée de rêves et de lecture effrénée, de sa fille solitaire. Mes frères considérèrent l’ “événement” du haut de leur point de vue personnel. Une année d’études médicales à Paris n’avait pas apprivoisé l’aîné, haut, resplendissant et que le regard des femmes, quand il ne les désirait pas, offensait. Les mots “cortège nuptial”, “frac de soirée”, “déjeuner dînatoire”, “défilé”, tombèrent sur les deux sauvages comme des gouttes de poix bouillante...

—Je n’irai pas à la noce! protestait le cadet, l’œil pâle d’indignation, et toujours coiffé à la malcontent. Je ne donnerai pas le bras! Je ne mettrai pas un habit à queue!

—Tu es le garçon d’honneur de ta sœur, lui remontrait ma mère.

—Elle n’a qu’à ne pas se marier! Pour ce qu’elle épouse!... Un type qui sent le vermouth! D’abord, elle a toujours vécu sans nous, elle n’a pas davantage besoin de nous pour se marier!

Notre bel aîné parlait moins. Mais nous lui voyions son visage de sauteur de murs, son regard qui mesurait les obstacles. Il y eut des jours difficiles, des récriminations que mon père, soucieux et qui fuyait l’odorant intrus, n’apaisait pas. Puis les deux garçons parurent consentir à tout. Bien mieux, ils suggérèrent l’idée d’organiser eux-mêmes une messe en musique, et, de joie, “Sido” oublia pendant quelques heures son “chien coiffé” de gendre.

Notre piano Aucher prit le chemin de l’église, mêla son joli son un peu sec au bêlement de l’harmonium. Les sauvages répétaient, dans l’église vide qu’ils verrouillaient, la “Suite” de l'Arlésienne, je ne sais quel Stradella, un Saint-Saëns dévolu aux fastes nuptiaux...

Ma mère s’avisa trop tard que ses fils, retenus à leur clavier d’exécutants, ne figureraient qu’un moment aux côtés de leur sœur. Ils jouèrent, je me le rappelle, comme des anges musiciens, et ensoleillèrent de musique la messe villageoise, l’église sans richesses et sans clocher. Je paradais, fière de mes onze ans, de ma chevelure de petite Eve et de ma robe rose, fort contente de toutes choses, sauf quand je regardais ma sœur tremblante de faiblesse nerveuse, toute petite, accablée de faille et de tulle blancs, pâle et qui levait sa singulière figure mongole, défaillante, soumise au point que j’en eus honte, vers un inconnu...

Les violons du bal mirent fin au long repas, et rien qu’à les entendre les deux garçons frémirent comme des chevaux neufs. Le cadet, un peu gris, resta. Mais l’aîné, à bout d’efforts, disparut. Il sauta, pour pénétrer dans notre jardin, le mur de la rue des Vignes, erra autour de notre maison fermée, brisa une vitre et ma mère le trouva couché quand elle rentra lasse, triste, ayant remis sa fille, égarée et grelottante, aux mains d’un homme.

Elle me contait plus tard cette petite aube poussiéreuse d’été, sa maison vide et comme pillée, sa fatigue sans joie, sa robe à “devant” perlé, les chats inquiets que la nuit et la voix de ma mère ramenaient. Elle me disait qu’elle avait trouvé son aîné endormi, les bras fermés sur sa poitrine, la bouche fraîche et les yeux clos, et tout empreint de sa sévérité de sauvage pur...