J’avais soulevé du front le tapis de la table et mon regard cherchait le sien... “Ah! te voilà”, ricana-t-elle. “Naturellement, te voilà. Tu as le sens des situations. C’est bien le moment de te coiffer à l’orientale avec une draperie turque sur le crâne et des franges-boule qui retombent, des franges-boule,—des franges-bull, parbleu! Ce chien fait des calembours, à présent! il ne me manquait que ça!” D’une chiquenaude, Elle rejeta le bord du tapis qui me coiffait, puis leva vers le plafond des bras pathétiques: “J’en ai assez!” s’écria-t-Elle. “Je veux... je veux... je veux faire ce que je veux!”
Un silence effrayant suivit son cri, mais je lui répondais du fond de mon âme: “Qui T’en empêche, ô Toi qui règnes sur ma vie, Toi qui peux presque tout, Toi qui, d’un plissement volontaire de tes sourcils, rapproches dans le ciel les nuages?”
Elle sembla m’entendre et repartit un peu plus calme: “Je veux faire ce que je veux. Je veux jouer la pantomime, même la comédie. Je veux danser nue, si le maillot me gêne et humilie ma plastique. Je veux me retirer dans une île, s’il me plaît, ou fréquenter des dames qui vivent de leurs charmes, pourvu qu’elles soient gaies, fantasques, voire mélancoliques et sages, comme sont beaucoup de femmes de joie. Je veux écrire des livres tristes et chastes, où il n’y aura que des paysages, des fleurs, du chagrin, de la fierté, et la candeur des animaux charmants qui s’effraient de l’homme... Je veux sourire à tous les visages aimables, et m’écarter des gens laids, sales et qui sentent mauvais. Je veux chérir qui m’aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde: mon corps rebelle au partage, mon cœur si doux et ma liberté! Je veux... je veux!... Je crois bien que si quelqu’un, ce soir, se risquait à me dire: “Mais, enfin, ma chère...” eh bien, je le tue... Ou je lui ôte un œil. Ou je le mets dans la cave.”
Kiki-la-Doucette, pour lui-même.—Dans la cave? Je considérerais cela comme une récompense, car la cave est un enviable séjour, d’une obscurité bleutée par le soupirail, embaumé de paille moisie et de l’odeur alliacée du rat...
Toby-Chien, sans entendre.—“J’en ai assez, vous dis-je!” (Elle criait cela à des personnes invisibles, et moi, pauvre moi, je tremblais sous la table.) “Et je ne verrai plus ces tortues-là!”
Kiki-la-Doucette.—Ces... quoi?
Toby-Chien.—Ces tortues-là; je suis sûr du mot. Quelles tortues? Elle nous cache tant de choses! “... Ces tortues-là! Elles sont deux, trois, quatre,—joli nid de fauvettes!—pendues à Lui, et qui Lui roucoulent et Lui écrivent: “Mon chéri, tu m’épouseras si Elle meurt, dis?” Je crois bien! Il les épouse déjà, l’une après l’autre. Il pourrait choisir. Il préfère collectionner. Il lui faut—car elles en demandent!—la Femme-du-Monde couperosée qui s’occupe de musique et qui fait des fautes d’orthographe, la vierge mûre qui lui écrit, d’une main paisible de comptable, les mille z’horreurs;—l’Américaine brune aux cuisses plates; et toute la séquelle des sacrées petites toquées en cols plats et cheveux courts qui s’en viennent, cils baissés et reins frétillants: “O Monsieur, c’est moi qui suis la vraie Claudine...” La vraie Claudine! et la fausse mineure, tu parles!
“Toutes, elles souhaitent ma mort, m’inventent des amants; elles l’entourent de leur ronde effrénée, Lui faible, lui, volage et amoureux de l’amour qu’Il inspire, Lui qui goûte si fort ce jeu de se sentir empêtré dans cent petits doigts crochus de femmes... Il a délivré en chacune la petite bête mauvaise et sans scrupules, matée—si peu!—par l’éducation; elles ont menti, forniqué, cocufié, avec une joie et une fureur de harpies, autant par haine de moi que pour l’amour de Lui...
“Alors... adieu tout! adieu... presque tout. Je Le leur laisse. Peut-être qu’un jour Il les verra comme je les vois, avec leurs visages de petites truies gloutonnes. Il s’enfuira, effrayé, frémissant, dégoûté d’un vice inutile...”
Je haletais autant qu’Elle, ému de sa violence. Elle entendit ma respiration et se jeta à quatre pattes, sa tête sous le tapis de la table, contre la mienne...