“Oui, inutile! je maintiens le mot. Ce n’est pas un petit bull carré qui me fera changer d’avis, encore! Inutile s’Il n’aime pas assez ou s’Il méconnaît l’amour véritable! Quoi?... ma vie aussi est inutile? Non, Toby-Chien. Moi, j’aime. J’aime tant tout ce que j’aime! Si tu savais comme j’embellis tout ce que j’aime, et quel plaisir je me donne en aimant! Si tu pouvais comprendre de quelle force et de quelle défaillance m’emplit ce que j’aime!... C’est cela que je nomme le frôlement du bonheur. Le frôlement du bonheur... caresse impalpable qui creuse le long de mon dos un sillon velouté, comme le bout d’une aile creuse l’onde... Frisson mystérieux prêt à se fondre en larmes, angoisse légère que je cherche et qui m’atteint devant un cher paysage argenté de brouillard, devant un ciel où fleurit l’aube, sous le bois où l’automne souffle une haleine mûre et musquée... Tristesse voluptueuse des fins de jour, bondissement sans cause d’un cœur plus mobile que celui du chevreuil, tu es le frôlement même du bonheur, toi qui gis au sein des heures les plus pleines... et jusqu’au fond du regard de ma sûre amie...

“Tu oserais dire ma vie inutile?... Tu n’auras pas de pâtée, ce soir!”

Je voyais la brume de ses cheveux danser autour de sa tête qu’Elle hochait furieusement. Elle était comme moi à quatre pattes, aplatie, comme un chien qui va s’élancer, et j’espérai un peu qu’elle aboierait...

Kiki-la-Doucette, révolté.—Aboyer, Elle! Elle a ses défauts, mais tout de même, aboyer!... Si Elle devait parler en quatre-pattes, elle miaulerait.

Toby-Chien, poursuivant.—Elle n’aboya point, en effet. Elle se redressa d’un bond, rejeta en arrière les cheveux qui lui balayaient le visage...

Kiki-la-Doucette.—Oui, Elle a la tête angora. La tête seulement.

Toby-Chien.—... Et Elle se remit à parler, incohérente: “Alors, voilà! je veux faire ce que je veux. Je ne porterai pas des manches courtes en hiver, ni de cols hauts en été. Je ne mettrai pas mes chapeaux sens devant derrière, et je n’irai plus prendre le thé chez Rimmels’s, non... Redelsperger, non... Chose, enfin. Et je n’irai plus aux vernissages. Parce qu’on y marche dans un tas de gens, l’après-midi, et que les matins y sont sinistres, sous ces voûtes où frissonne un peuple nu et transi de statues, parmi l’odeur de cave et de plâtre frais... C’est l’heure où quelques femmes y toussent, vêtues de robes minces, et de rares hommes errent, avec la mine verte d’avoir passé la nuit là, sans gîte et sans lit...

“Et le monotone public des premières ne verra plus mon sourire abattu, mes yeux qui se creusent de la longueur des entractes et de l’effort qu’il faut pour empêcher mon visage de vieillir,—effort reflété par cent visages féminins, raidis de fatigue et d’orgueil défensif... Tu m’entends”, s’écria-t-Elle, “tu m’entends, crapaud bringé, excessif petit bull cardiaque! je n’irai plus aux premières,—sinon de l’autre côté de la rampe. Car je danserai encore sur la scène, je danserai nue ou habillée, pour le seul plaisir de danser, d’accorder mes gestes au rythme de la musique, de virer, brûlée de lumière, aveuglée comme une mouche dans un rayon... Je danserai, j’inventerai de belles danses lentes où le voile parfois me couvrira, parfois m’environnera comme une spirale de fumée, parfois se tendra derrière ma course comme la toile d’une barque... Je serai la statue, le vase animé, la bête bondissante, l’arbre balancé, l’esclave ivre...

“Qui donc a osé murmurer, trop près de mon oreille irritable, les mots de déchéance, d’avilissement?... Toby-Chien, Chien de bon sens, écoute bien: je ne me suis jamais sentie plus digne de moi-même! Du fond de la sévère retraite que je me suis faite au fond de moi, il m’arrive de rire tout haut, réveillée par la voix cordiale d’un maître de ballet italien: “Hé, ma minionne, qu’est-ce que tu penses? je te dis: sauts de basque, deux! et un petit pour finir!...”

“La familiarité professionnelle de ce luisant méridional ne me blesse point, ni l’amicale veulerie d’une pauvre petite marcheuse à cinquante francs par mois, qui se lamente, résignée: “Nous autres artistes, n’est-ce pas, on ne fait pas toujours comme on veut...” et si le régisseur tourne vers moi, au cours d’une répétition, son mufle de dogue bonasse, en graillonnant: “C’est malheureux que vous ne pouvez pas taire vos gueules, tous...” je ne songe pas à me fâcher, pourvu qu’au retour, lorsque je jette à la volée mon chapeau sur le lit, une voix chère, un peu voilée, murmure: “Vous n'êtes pas trop fatiguée, mon amour?...”