* * * * *

26. Dans la soirée du 12 vendémiaire an 3, les pourparlers, les hésitations et la retraite intempestive du général chargé d'arrêter les sectionnaires Lepelletier, au couvent des filles Saint-Thomas, à Paris, enhardirent ces réactionnaires, augmentèrent le nombre de leurs partisans; aussi, le lendemain, osèrent-ils attaquer la Convention, aux Tuileries, avec 40,000 hommes armés.

Le 13, Bonaparte adopta pour ligne de défense, autour de la Convention, la Seine, depuis le pont Louis XV jusqu'au Pont-Neuf, le Louvre, les débouchés de la rue Saint-Honoré depuis la rue de Rohan jusqu'à la place de la Concorde; il repoussa, il foudroya, avec l'artillerie et les 5,000 hommes de l'armée conventionnelle, cette émeute qui attaquait imprudemment par colonnes compactes de 4.000 hommes.

Pendant la nuit, il empêcha, par quelques volées de coups de canons, l'élévation des barricades que tentèrent de construire les moins découragés; le peuple, ouvrier ordinaire des barricades, n'appuyait pas ce mouvement contre-révolutionnaire.

Le 14, la section Lepelletier fut désarmée.

Dans ces journées, Bonaparte n'hésita pas à prendre parti pour la Convention, malgré ses odieux excès antérieurs. Il comprit, qu'entre un pouvoir existant, qui avait traversé les plus redoutables crises, et une masse agitée sans union, sans influence dans le pays, le salut de la France ne permettait pas d'hésiter.

Le commandement de l'armée d'Italie fut la récompense de cette haute pensée d'ordre à laquelle il demeura toujours fidèle, même aux dépens de son pouvoir, dans les phases les plus diverses d'une prodigieuse existence; de tous ses lauriers, celui de vendémiaire ne fut pas un des moins utiles. La postérité remarquera qu'il le cueillit au commencement de sa carrière, à l'aide d'un coup d'œil et d'une énergie également exceptionnels. Ce début résume tout ce qui, dans cette grande nature, restera le plus cher à la France et à la civilisation.

La gloire militaire de Napoléon sera sans égale, et cependant la postérité admirera encore plus son génie politique: il révèla à un siècle égaré les éternelles conditions du pouvoir et des sociétés; et rien ne marche encore que par ce qui reste de sa vigoureuse impulsion.

Jamais chef d'État n'eut, contre l'anarchie, une soudaineté, une vigueur de résolution, des colères, des antipathies égales aux siennes: son exceptionnelle nature repoussait énergiquement toutes les impuretés des aberrations humaines, attirait, élevait à elle ce qui était vrai, utile, grand et beau.

Les rois l'ont abattu et persécuté: mais sa mémoire restera le dieu Lare du foyer populaire; tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a dit y sera, de génération en génération, admiré et cru. Le peuple, dérouté par les mauvais exemples et les mauvaises leçons du siècle, n'ayant plus de foi que pour Napoléon, ne connaîtra d'idées nobles et sensées que celles de son héroïque légende. Sophistes qui conduisîtes l'Europe à l'anarchie et à la ruine, expliquez le double mystère de cette mission et de cette popularité également providentielles.