Si je n'ai pu répondre sur-le-champ à votre charmante lettre du 18 de ce mois, c'est que vous paroissez désirer vivement la connoissance d'une chose sur laquelle le consentement de son altesse étoit indispensable. Je lui ai écrit sur-le-champ à Strasbourg où il étoit dans le plus grand incognito, pour le lui demander. Sa réponse me laissant le maître, je crois pouvoir compter assez sur votre discrétion, pour vous apprendre que mon maître est le prince KABARDINSKI, frère du prince HÉRACLIUS[ [12], dont vous savez que la Russie a recherché l'alliance avec tant d'empressement. Sa mère est une Française dont les aventures sont un roman, que je me ferai une fête de vous raconter cet hiver au coin du feu. Sa femme lui a apporté une dot immense, et l'assurance d'une principauté en Allemagne, dont le possesseur actuel est podagre et cacochyme. Il est vrai qu'il n'hérite pas des états de son frère, mais il lui a fait un sort indépendant et très considérable. Votre extrême franchise m'engage à ne vous rien cacher. Le prince, avec un très-beau physique, a les manières un peu tartares. Que ce mot ne vous effraye pas, il est d'un caractère doux et benin, et n'a pas plus de fiel qu'un hanneton.

Je crois n'avoir pas besoin de vous recommander le secret le plus absolu sur tout ce que je vous écris, et même vous m'obligeriez de brûler mes lettres.

Ce que vous me mandez sur la maison que vous avez louée me fait grand plaisir; quant aux voitures et aux chevaux, puisqu'ils vous sont inutiles, son altesse, comme vous le dites fort bien, retrouvera cela en vaisselle ou en diamans.

Que votre union avec mademoiselle votre sœur mérite d'éloges! elle est faite pour donner la meilleure idée de votre façon de penser. La tendresse que vous avez pour madame votre chère mère est encore un de ces beaux traits qui font d'autant plus d'honneur au siècle qu'ils sont plus rares. Quant à messieurs vos frères, je suis bien trompé si je n'ai pas entendu parler d'un monsieur S...... du plus grand talent sur le cistre. Si par hasard il est votre frère, il pourra être utile à son altesse, qui a le désir d'apprendre un instrument, et que nous déciderons pour celui-là qui en vaut bien un autre.

Je crois indispensable que le prince trouve à son arrivée ici une lettre de mademoiselle votre sœur, bien détaillée; j'espère que sa santé lui permettra de l'écrire. Veuillez bien lui présenter mes hommages, et lui recommander sur-tout de cacheter la lettre pour le prince, et de l'adresser sous mon couvert, toujours poste restante; il sera incognito jusques à son arrivée dans la capitale.

Vous terminez votre aimable épître par dire que si le nom du prince demeuroit inconnu, le roman seroit froid: vous pouvez avoir raison, mais je suis bien aise de vous dire que le dénoûment sera très-chaud, malgré la rigueur de la saison; car le prince est vraiment un payeur d'arrérages (ne prenez pas en mal ce petit badinage), et moi je soutiens bravement l'honneur du pavillon (passez-moi je vous prie cette bouffée de tempérament).

J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.


Réponse.

Paris, le 28 novembre 1785.