À travers les arceaux d'un cloître ruiné, s'étendait, comme aux Arméniens, un jardin abandonné dont aucun novice, par contre, n'était venu, de longtemps, régler l'ordonnance. La végétation printanière n'avait respecté qu'une large allée bordée par des buissons fous de pivoines roses épanouies. Quelques arbustes graciles marquaient encore l'emplacement d'anciens massifs et des cyprès dressaient çà et là leur taille rigide de juges. Au fond, un pin parasol répandait la grande tache noire de son ombre sur un coin du chaud jardin. Arrêtée près du grillage d'enclosure, Avertie plongeait son regard à pic dans la vallée que limitaient, au lointain, les Alpes bleues. Cette barrière refoula ses pensées: Dick devait, à cette même heure, être sur la route, et, par delà les vallons et les villages, son esprit se tendait sûrement vers Possagno. Elle l'imagina, allongé dans la voiture, sa pipe de bruyère entre les lèvres, les yeux mi-clos dans une expression qu'elle connaissait si bien, de volupté et de souffrance... Dans quelques heures, il serait auprès d'elle... De joie et de peur, son âme chavirait.
Mais les Pèlerins l'appelèrent. Elle constata en eux un certain empressement à partir sans délai et à la laisser seule à Possagno.
—Il me faudra acheter tant de pots à Bassano, pour les souvenirs que je veux rapporter, insista Floche. Et comme je veux bien me rendre compte des formes, du dessin, des couleurs et même des teintes, avant la nuit, il faut nous séparer de suite, ma pauvre amie!
—Alors, Peintre, vous me laissez seule ici, reprit Avertie avec malice. Vous n'avez pas peur qu'un brigand suisse ou simplement un bel Italien vienne troubler ma solitude?
Le Peintre, embarrassé, rougit légèrement, car, «au fond», il ressentait quelque honte de s'être décidé à la plus facile conquête.
Mais Floche continua, autoritaire:
—Allons, Peintre, laissez cette folle à ses rêveries, à ses jardins; vous verrez qu'un jour elle se fera pousser un petit cerisier dans le nez, par amour des plantes. Elle n'aime que ça, elle!
Avertie sourit, les laissa partir et contempla leurs silhouettes: elles étaient aussi dissemblables que possible. Et elle pensa à cette phrase de Schopenhauer où il est dit que, «pour la conservation de l'espèce, l'instinct sexuel vous pousse vers ce qui vous complète.» Se compléteraient-ils bientôt?
Penchée sur le parapet, elle regarda le long cordon blanc de la route. Elle vit, au loin, une voiture et entendit bientôt le bruit des clochettes au son de messe. Puis, elle distingua le cocher, une valise et un voyageur allongé. La route serpentait sur la roide colline. Pour arriver à la maison de Canova, elle passait sous le parapet où Avertie s'était assise. Celle-ci reconnut Dick avant qu'il pût songer à lever la tête pour voir si elle était là. Elle eût voulu l'avertir de sa présence; l'appeler lui parut inconvenant. Mais toute son âme alla vers lui... D'une main elle chercha sa poitrine comme pour en arracher son cœur et le lui jeter en signal. Son geste avait effleuré une pivoine qui oscilla sur sa tige. Avertie souriante de son lyrisme, la cueillit aussitôt, visa le jeune homme et le manqua.
Quelques instants après, au fond du jardin, partit un sifflotement, et un appel familier: