—Voyez-vous, mes amis, dit-elle, ce que j'adore dans cette église, c'est qu'elle a un désordre énorme!—Et, d'un ton docte, elle ajouta:—Car, après avoir vu le détail des choses, il faut toujours en embrasser l'ensemble.

—Et c'est pourquoi vous lui envoyez un baiser? et Avertie pirouetta dans la direction des arcades.

Un grand goûter avait été commandé au Café Florian par les soins de Maud. Elle voulait présenter ses amis à une dame italienne qui «adorait les Français» et se piquait de connaître les finesses de leur langue... Quinze ans auparavant, Avertie, petite fille, était venue s'asseoir à ce même café. Venise l'avait éblouie alors autant qu'aujourd'hui; mais, tout de même, son plus vieux souvenir restait du sirop de groseille à la glace qu'on lui avait servi dans un très grand verre avec une longue, longue cuiller. Rien de changé dans le café; mêmes banquettes, même stucage général et prétentieux. Seules, les consommations étaient devenues plus modernes et, quand elle demanda du sirop de groseille, on lui répondit, avec un peu de mépris, «qu'on n'en servait pas ici».

La dame Italienne arriva enfin, élégante, mince, agréable, avec une figure de chèvre ardente, des yeux fiévreux à la Ricard, une bouche tentaculaire, du rouge aux lèvres, un peu de noir aux dents, un pied cambré comme un embauchoir de buis et chaussé de daim blanc. Très aimable, sa tête seule se mouvait, et ses yeux surtout. Son corps restait raide au bord de la banquette de velours. Cette attitude s'adaptait mal avec l'ensemble, plutôt «chiffonné», de la personne. Et Avertie crut en déchiffrer l'énigme lorsqu'elle remarqua la préoccupation constante de l'Italienne à raidir une forte poitrine qui se tenait insuffisamment sur une taille sans corset. Ce geste rendait une jeunesse factice à des fruits penchants et trop lourds. Intelligente et spirituelle d'ailleurs, elle savait parler de la Venise connue et inconnue, visible et cachée.

Voulant lui faire plaisir, les Pèlerins la complimentaient sur sa manière de parler le français.

—Oh! répondit-elle, c'est une langue si facile pour nous autres Italiens: on n'a guère qu'à changer ou ajouter quelques petites syllabes et on se fait comprendre.

Comme ils avaient manifesté le désir de visiter certain palais, elle leur demanda s'il leur plairait de voir le sien. Il se trouvait à deux pas, et du bout de son ombrelle, elle pointa de hautes cheminées en calice. Subitement, son œil énorme s'agrandit encore.

—Voyez, voyez le caton qui se promène sur mes tettons[3]!

Ils virent le caton et les tettons et s'en amusèrent presque trop au gré de la dame intriguée.

—Comme vous êtes gais, vous autres Français, leur dit-elle. Allons, venez voir mon palais.