Il ne resta aux Pèlerins qu'un souvenir agréable de cette visite à travers de grandes pièces nues, d'où les objets d'art avaient été depuis longtemps enlevés, ce fut celui de la phrase avec laquelle l'aimable Italienne remercia le Peintre de lui avoir offert son bras pour monter les escaliers:—«Mille grâces, Monsieur, de votre assistance. Mon escalier est si pénible que j'ai beaucoup souffert en le salissant avec vous[4]; mais je me suis bien soulagée contre votre bras.»
L'idée leur vint ensuite de circuler à pied par la ville. Accompagnés de la fin du jour doux et beau, ils parcoururent la Merceria et les Calle animées qui entourent la Piazzetta.
Les boutiques regorgeaient de verroteries, de pierres fausses, de coraux, de broches en mosaïque, et autres camelotes, cadres, gondoles lilliputiennes, couvertures et châles aux couleurs heurtées. Avertie, badaude, entrait dans les boutiques pour marchander, toucher le clinquant, se parer de colliers de perles et de corail. Ensuite, elle sortait, dégoûtée, obligée, tout de même, d'acheter un peu de ce qui venait de lui faire tant de plaisir. Puis, par les ruelles, ils tombèrent sur les étalages de fruitières où foisonnaient le frais corail des tomates, l'améthyste sombre des aubergines, la chrysoprase et l'opale des concombres équivoques, le grenat des gros raisins et le rubis sanglant des cerises. Ah! l'odeur des premières rosés pourpres et des jasmins qui se mêlait, là encore et toujours, aux fritures des échoppes voisines!
Ils escaladèrent les ponts de pierre, gravirent le Rialto au milieu de l'animation des boutiques, fouillant d'un œil de homard, d'un œil presque tactile, tous les recoins, dans l'espoir d'y découvrir quelque indienne criarde ou quelque motif d'émotion neuve. Ils descendirent jusqu'aux quartiers plus communs, plus perdus, où la population circulait tranquille, vaquant à ses petites affaires, achetant ses provisions, prenant l'air...
Les femmes, souvent deux par deux, se penchaient tendrement l'une sur l'autre, étroitement unies dans leurs châles drapés dont les franges s'alourdissaient des crasses ramassées. Souvent les Pèlerins stoppaient sur les petits Campo nus et clairs, comme blanchis à la chaux. Encombrés de marchands en plein vent, bouquinistes et potiers, chez qui les chefs-d'œuvre de Venise en photos jaunies et de rebut côtoyaient les poêles à frire. Quelquefois, un coup de vent arrivait, preste, par les toits, des ciels roses de l'Adriatique; il tourbillonnait en spirale sur la petite place, entraînant avec lui les jupes et les châles et aussi les feuillets d'images qui, malgré leurs cales de grosses terres, s'échappaient, telle une envolée de pigeons blancs.
La bande des gosses, sérieuse à cette heure, entourait les échoppes des marchands de sorbet et de polenta; dans un gros poêlon, cette pâte se coupait en tranches fines ou épaisses selon la fortune du jeune client, qui, à coups de dents, s'amusait à faire des dessins dans le noir brûlé de la croûte. Les sorbets au citron ou à l'orange circulaient pour un sou, dans de petits verres de poupées. Avertie eût bien volontiers acheté les jolis et minuscules établis de couleur verte ou bleue, ornés de grosses fleurs paysannes et flanqués de deux sorbetières. Elle s'amusait à jouer au bon riche et distribuait les petits verres, remplis d'un coup de batte. Les gamins devenaient terribles, leurs yeux lançaient du feu et leurs mains tendues semblaient se multiplier comme par enchantement. Puis elle les voyait, servis, avancer leurs lèvres savoureuses, les retirer brûlées par le froid de la glace... et laisser partir leur bienfaitrice sans même la regarder, sauf pour se moquer de son chapeau.
Les Pèlerins goûtaient abondamment ces choses, heureux de l'indifférence de tout ce peuple à l'égard de l'étranger, de l'espion, venu là pour se mêler à leur intimité, et se donner la fugitive et illusoire émotion d'être une parcelle de l'âme de Venise...
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Le restaurant du Vapore servait aux Pèlerins de home, en quelque sorte. Le patron, pour le rendre agréable, leur avait réservé une grande pièce où ils mangeaient, fumaient, écrivaient. Cette salle rappelait les house boats des bords de la Tamise, avec ses bons fauteuils, ses rocking-chairs, ses tables, divans, et vases de fleurs. Ils y tenaient salon après les repas, s'y reposaient, préparaient les itinéraires du lendemain, tandis qu'ils inventoriaient et emballaient leurs achats.
Floche, surtout, était sensible au charme de ces heures de farniente où elle retrouvait les délices du divan de la rue Gauthier-Villars. Elle pouvait à son aise en «griller une».