Ce soir-là ils mangèrent un très bon dîner dont un succulent «bœuf-mode» et un «sambayou» moussé par le patron lui-même et qui, sous ses doigts, avait atteint une légèreté extraordinaire. On lui en fit les plus grands compliments; dans son trouble, il oublia, en desservant, la terrine de bœuf sur le divan.

—Quelle négligence, c'est assommant! dit Floche peu après, d'un air langoureux, en se dirigeant vers ce meuble, où elle voulut s'étendre.

—Allons, Peintre, à quoi pensez-vous? lui cria Avertie. Ôtez donc ce bœuf! Ne voyez-vous pas que Floche veut aussi faire la Vache-mode!

Floche s'étala, amollie, voluptueuse au milieu des bures de sa robe et de la fumée de sa cigarette. Il fallut la réveiller pour partir. Le Peintre mit à ce soin des délicatesses de cadmium, et Avertie, qui, jusque-là, se croyait l'élue, reconnut son erreur.

—Ah! pensa-t-elle, je me suis mis le pinceau dans l'œil!

Mais l'heure qu'affectionnait le plus Avertie était celle où, regagnant le Lido en vaporetto, elle voyait Venise, sans parade, s'assoupir pour la nuit sur sa lagune amoureuse. Les feux de la Giudecca s'allumaient doucement et la forêt brûlée des mâts s'allongeait comme aspirée par le ciel clair.

Les deux femmes aimaient leur hôtel solitaire, neuf, sympathique. Elles lui pardonnaient ses lits froids et humides. Tandis qu'Avertie s'enveloppait la nuit de son tartan d'Écosse, la comtesse Floche, dès le premier jour, avait déclaré:

—Avec mon pet en l'air des Pyrénées, moi, je me fiche de tout!

L'électricité éteinte, la sérénité de sainte Ursule entrait dans leurs cœurs et elles dormaient comme des Bienheureuses jusqu'au lendemain matin.