Elle s’était accompagnée, ce soir-là, d’une forte marchande à la toilette, à qui, dès le premier coup de lorgnette du «monsieur», elle intima, tout bas, la plus rigoureuse tenue.

En sorte que, dès le second acte, Maryelle eût semblé, à des yeux même sagaces, une rentière veuve et indifférente, flanquée d’une parente éloignée.

Le «monsieur» n’était donc autre que cet adolescent de dix-sept ans à peine: de beaux yeux, un air crédule, l’innocence même. Un page. Or, l’aspect imposant et piquant à la fois de la brillante personne ayant ému, ce semble, outre mesure, notre jeune homme, il erra dans les couloirs (sans oser, bien entendu); et pour tout dire, à l’issue de la représentation, il suivit en voiture l’humble fiacre de ces dames.

En fine mouche, Maryelle se réfugia, ce soir-là, chez sa marchande à la toilette. Des ordres furent donnés pour «si l’on venait prendre des renseignements». Bref, elle devint, en deux temps, l’honnête veuve, «de passage à Paris», du militaire en retraite, âgé, décoré, auquel une famille intéressée l’avait sacrifiée de bonne heure. Enfin, rien n’y manqua, pas même les deux ans de veuvage, avec le portrait du défunt, qu’on se procurerait facilement et d’occasion, s’il y avait lieu de s’en pourvoir. Il est de tradition que, même de nos jours, cette fastidieuse rengaine ne manque jamais son effet sur les imaginations jeunes encore. Maryelle s’en tint là, le mieux étant l’ennemi du bien: plus tard, on aviserait.

La nuit ayant affolé les fiévreuses rêveries de son juvénile amoureux, tout se passa comme, avec son flair de levrette, notre héroïne l’avait pressenti.

Le jeune provincial, une fois en possession du nom, nouvellement choisi, de la dame, écrivit.

(Maryelle, en mettant son pouce léger sur la signature, me donna cette lettre à lire.) S’il faut l’avouer, je fus surpris de l’accent sincère de cette épître: elle émanait à coup sûr d’un trop candide, mais très noble garçon. C’était fou! mais c’était exquis! Ah! le charmant et bon petit être! Un respect, une timidité irrésistibles!—Il donnait son premier amour, cet enfant-là, prenant cette fille bizarre pour la plus réservée des femmes! J’en fus attristé moi-même en songeant au dénouement inévitable.

—Il s’appelle, de son petit nom, Raoul, me dit-elle; il appartient à une excellente famille de la province: ses parents, «des magistrats bien honorables», lui laisseront de l’aisance. Il vient à Paris trois fois par mois, en s’échappant! Cela dure depuis six semaines.

Maryelle, allumant une cigarette, continua son histoire, comme se parlant à elle-même.

Ayant des côtés abordables, la belle repentie n’était point demeurée insensible à cette passion, si «gentiment» exprimée. Après deux autres «petites lettres d’attendrissement», un voile se déchira pour elle; son «âme» entrevit l’existence sous un jour inconnu. Une Marion Delorme s’éveilla dans ce corps jusque-là plongé en des limbes d’inconscience.