«Per amica silentia lunæ.»

Virgile.

C’est la grille des vieux jardins du pensionnat. Dix heures sonnent dans le lointain. Il fait une nuit d’avril, claire, bleue et profonde. Les étoiles semblent d’argent. Les vagues du vent, faibles, ont passé sur les jeunes roses; les feuillages bruissent, le jet d’eau retombe neigeux, au bout de cette grande allée d’acacias. Au milieu du grand silence, un rossignol, âme de la nuit, fait scintiller une pluie de notes magiques.

Alors que les seize ans vous enveloppaient de leur ciel d’illusions, avez-vous aimé une toute jeune fille? Vous souvenez-vous de ce gant oublié sur une chaise, dans la tonnelle? Avez-vous éprouvé le trouble d’une présence inespérée, subite? Avez-vous senti vos joues brûler, lorsque, pendant les vacances, les parents souriaient de votre timidité l’un près de l’autre? Avez-vous connu le doux infini de deux yeux purs qui vous regardaient avec une tendresse pensive? Avez-vous touché, de vos lèvres, les lèvres d’une enfant tremblante et brusquement pâlie, dont le sein battait contre votre cœur oppressé de joie? Les avez-vous gardées, au fond du reliquaire, les fleurs bleues cueillies le soir, près de la rivière, en revenant ensemble?

Caché, depuis les années séparatrices, au plus profond de votre cœur, un tel souvenir est comme une goutte d’essence de l’Orient enfermée en un flacon précieux. Cette goutte de baume est si fine et si puissante que, si l’on jette le flacon dans votre tombeau, son parfum, vaguement immortel, durera plus que votre poussière.

Oh! s’il est une chose douce, par un soir de solitude, c’est de respirer, encore une fois, l’adieu de ce souvenir enchanté!

Voici l’heure de l’isolement: les bruits du travail se sont tus dans le faubourg: mes pas m’ont conduit jusqu’ici, au hasard. Cette bâtisse fut, autrefois, une vieille abbaye. Un rayon de lune fait voir l’escalier de pierre, derrière la grille, et illumine à demi les vieux saints sculptés qui ont fait des miracles et qui, sans doute, ont frappé contre ces dalles leurs humbles fronts éclairés par la prière. Ici les pas des chevaliers de Bretagne ont résonné autrefois, alors que l’Anglais tenait encore nos cités angevines.—A présent, des jalousies vertes et gaies rajeunissent les sombres pierres des croisées et des murs. L’abbaye est devenue une pension de jeunes filles. Le jour, elles doivent y gazouiller comme des oiseaux dans les ruines. Parmi celles qui sont endormies, il est plus d’une enfant qui, aux premières vacances de Pâques, éveillera dans le cœur d’un jeune adolescent la grande impression sacrée et peut-être que déjà...—Chut! on a parlé! Une voix très douce vient d’appeler (tout bas): «Paul!... Paul!» Une robe de mousseline blanche, une ceinture bleue ont flotté, un instant, près de ce pilier. Une jeune fille semble parfois une apparition. Celle-ci est descendue maintenant. C’est l’une d’entre elles; je vois la pèlerine du pensionnat et la croix d’argent du cou. Je vois son visage. La nuit se fond avec ses traits baignés de poésie! O cheveux si blonds d’une jeunesse mêlée d’enfance encore! O bleu regard dont l’azur est si pâle qu’il semble encore tenir de l’éther primitif!

Mais quel est ce tout jeune homme qui se glisse entre les arbres? Il se hâte; il touche le pilier de la grille.

—Virginie! Virginie! c’est moi.

—Oh! plus bas! me voici, Paul!