»C’est la presque impossibilité d’exprimer ses prolongements immédiats en nous qui nous fait paraître comme paralysés, presque toujours, en bien des circonstances. Au moment où les autres hommes sont déjà parvenus à l’oubli, faute de vitalité suffisante, elles grandissent en notre être, tenez, comme les rumeurs de la houle lorsqu’on approche de la mer. Ce sont les perceptions de ces prolongements occultes, de ces infinies et merveilleuses vibrations qui, seules, déterminent la supériorité de notre race.—De là ces discordances apparentes entre les pensées et les attitudes lorsque l’un d’entre nous, par exemple, essaye de traduire, à la manière de tout le monde, ce qu’il éprouve. Songez quelle distance nous sépare de ces âges primitifs du Sentiment, depuis si longtemps perdus au fond de notre esprit! L’atonie du son de la voix, l’anomalie du geste, la recherche de nos paroles, tout est en contradiction avec les sincérités ayant cours et avec les banalités de langage, proportionnées à la manière de ressentir de la majorité. Nous sonnons faux: on nous trouve de glace. Les femmes, en nous observant alors, n’en reviennent pas. Elles s’imaginaient volontiers que, nous aussi, nous allions nous démener au moins quelque peu,—partir, enfin, pour ces mêmes «nuages» où il est entendu que se réfugient les «poètes», d’après un dicton répandu, à dessein, par la Bourgeoisie. Quel étonnement en voyant arriver précisément le contraire! La méprisante horreur qu’elles éprouvent, à cette découverte, pour ceux qui les avaient dupées sur notre compte, passe toutes bornes,—et, si nous tenions à la vengeance, celle-là nous serait amusante.

»Non, Lucienne, il ne nous agrée pas de nous mal traduire en ces manifestations mensongères où les gens se produisent. Nous nous efforcerions en vain de rendosser toute cette défroque humaine, oubliée dans notre antichambre depuis un temps immémorial!—Nous nous sommes identifiés avec l’essence même de la Joie! avec l’idée vive de la Douleur! Que voulez-vous! C’est ainsi.—Seuls, entre les hommes, nous sommes parvenus à la possession d’une aptitude presque divine: celle de transfigurer, à notre simple contact, les félicités de l’Amour, par exemple, ou ses tortures, sous un caractère immédiat d’éternité. C’est là notre indicible secret! Instinctivement, nous nous refusons à le laisser transparaître,—pour épargner, autant que possible, à notre prochain, la honte de nous trouver incompréhensibles.—Hélas! nous sommes pareils à ces cristaux puissants où dort, en Orient, le pur esprit des roses mortes et qui sont hermétiquement voilés d’une triple enveloppe de cire, d’or et de parchemin.

»Une seule larme de leur essence,—de cette essence conservée ainsi dans la grande amphore précieuse (fortune de toute une race et que l’on se transmet, par héritage, comme un trésor sacré tout béni par les aïeux),—suffit à pénétrer bien des mesures d’eau claire, je vous assure, Lucienne! Et celles-ci, à leur tour, suffisent à embaumer bien des demeures, bien des tombeaux, durant de longues années!... Mais nous ne sommes point pareils (et c’est là notre crime) à ces flacons remplis de banals parfums, tristes et stériles fioles qu’on dédaigne le plus souvent de refermer et dont la vertu s’aigrit où s’évente à tous les souffles qui passent.—Ayant conquis une pureté de sensations inaccessible aux profanes, nous deviendrions menteurs, à nos propres yeux, si nous empruntions les pantomimes reçues et les expressions «consacrées» dont le vulgaire se contente. Nous nous hâterions, en conscience, de le dissuader, s’il ajoutait foi, ne fût-ce qu’un instant, au premier cri que, parfois, nous arrache une incidence heureuse ou fatale.—C’est à la juste notion de la Sincérité que nous devons d’être sobres dans les gestes, scrupuleux dans les paroles, réservés dans les enthousiasmes, contenus dans les désespoirs.

»C’est donc la qualité de nos facultés affectives qui nous vaut ces inculpations d’endurcissement?...—En vérité, chère Lucienne, si nous tenions (ce qu’à Dieu ne plaise!) à cesser d’être incompris de la plupart des individus,—à revendiquer de leurs entendements un autre hommage que l’indifférence,—il serait à désirer, en effet, comme vous le disiez tout à l’heure, que, dans les grandes occasions, un bon acteur vînt se placer derrière nous, passât ses bras sous les nôtres, puis parlât et gesticulât pour notre compte.—Nous serions sûrs, alors, de toucher la foule par les seuls côtés qui lui sont accessibles.

Madame Émery considérait, très pensive, le comte de W***.

—Mais, vraiment, mon cher Maximilien, s’écria-t-elle, vous en viendrez à ne plus oser dire «bonjour» ou «bonsoir» de peur de paraître... emprunté... au commun des mortels!—Vous avez des instants exquis et inoubliables, je l’avoue, et suis fière de vous les avoir inspirés...—Parfois, vous m’avez éblouie des profondeurs de votre cœur et des douces expansions de votre tendresse; oui, jusqu’à je ne sais quels ravissements dont j’emporte à jamais l’étrange et troublant souvenir!... Mais, que voulez-vous!... vous m’échappez—d’un regard où je ne puis vous suivre!—et je ne serai jamais bien persuadée que vous éprouvez vous-même, d’une manière autre qu’imaginaire, ce que vous faites ressentir.—C’est à cause de ceci, Max, que je ne puis que me séparer de vous.

—Je me résigne donc à ne pas être ordinaire, dussé-je encourir le dédain des braves gens qui (peut-être avec raison) se jugent mieux organisés que moi, répondit le comte.—Tout le monde, d’ailleurs, me paraît, aujourd’hui, plus ou moins revenu d’éprouver quoi que ce soit. J’espère qu’il y aura bientôt quatre ou cinq cents théâtres par capitale, où les événements usuels de la vie étant joués sensiblement mieux que dans la réalité, personne ne se donnera plus beaucoup la peine de vivre soi-même. Lorsqu’on voudra se passionner ou s’émouvoir, on prendra une stalle, ce sera plus simple.—Ce biais ne sera-t-il pas mille fois préférable, au point de vue du bons sens?...—Pourquoi s’épuiser en passions destinées à l’oubli!... Qu’est-ce qui ne s’oublie pas un peu, dans le cours d’un semestre?—Ah! si vous saviez quelle quantité de silence nous portons en nous!... Mais, pardon, Lucienne: voici dix heures et demie et je serais indiscret de ne point vous le rappeler, après votre confidence de tout à l’heure, murmura Maximilien en souriant et en se levant.

—Votre conclusion?... dit-elle.—J’arriverai à temps.

—Je conclus, répondit Maximilien, que lorsqu’un quidam s’écrie, à propos de l’un d’entre nous, en se frappant les parois antérieures de la poitrine comme pour s’étourdir sur le vide qu’il sent en lui-même: «Il a trop d’intelligence pour avoir du cœur!» il est, d’abord, fort probable que le quidam se fâcherait tout rouge si on lui répondait qu’il a, lui, «trop de cœur pour avoir de l’intelligence!» ce qui prouve qu’au fond nous n’avons pas choisi la plus mauvaise part, de l’aveu même de celui qui nous le reproche. Ensuite, remarquez-vous ce que devient cette phrase, sous une analyse attentive? C’est comme si l’on disait: «Cette personne est trop bien élevée pour se donner la peine d’avoir de bonnes manières!» En quoi consistent les bonnes manières? C’est ce que le vulgaire, non plus que l’homme vraiment bien élevé, ne sauront jamais, malgré tous les codes de civilité puérile et honnête. De telle sorte que cette phrase n’exprime, naïvement, que la jalousie instinctive et, pour ainsi dire, mélancolique de certaines natures en présence de la nôtre. Ce qui nous sépare, en effet, ce n’est pas une différence: c’est un infini.

Lucienne se leva et prit le bras de M. de W***.